Ghassan habite Ras Beyrouth. Diplômé en l'une des disciplines mineures enseignées à l'Université américaine, il appartient à la catégorie de Libanais pour qui l'anglais, malgré le fait qu'ils le parlent piètrement, est une langue naturelle. Le français, en revanche, est dédaigné, considéré comme une langue étrangère, une langue d'étrangers avec qui on a du mal à s'entendre. Ghassan n'est pas dérangé par la soi-disant fracture de la société libanaise à laquelle cette préférence pour l'une ou l'autre langue aurait conduit, il se sent à l'aise partout. Surtout dans cette partie occidentale de la ville dans laquelle il passe son temps à parler de tout et médire de tous. Il peut, par exemple, vous renseigner sur la valeur discutable de tel professeur émérite, de la moralité douteuse de tel député, de la nationalité des valets parking omniprésents dans l'entourage de l'entrée de l'AUB, du déclin des commerces dans le quartier, etc. Mais Ghassan n'est pas seulement cancanier, il a des qualités. Celle d'être un homme de principe, par exemple. Law and order est sa devise. La loi, c'est la loi. Ceux qui ne s'y soumettent pas ne sont que des dangereux agitateurs, des communistes probablement.
Il y a dix ans, Ghassan s'était réjoui du départ des soldats syriens. Il avait participé aux réjouissances et jeté des pétards dans la rue comme tout le monde. Pendant les journées fiévreuses qui suivirent l'événement, des malins convertis en marchands de pétards et autres feux d'artifice en vendaient à tout le monde. Ghassan se trouva en possession d'un pétard spécial. De la grosseur du pouce, le vendeur l'appelait « dynamite » à cause de sa puissance, Dés son premier emploi, Ghassan s'était rendu compte que c'était du gros calibre. Même en cette période d'anarchie, la municipalité en avait interdit l'utilisation, c'est dire. Il décida donc de ne plus en jeter et rangea quelques-uns dans son armoire en se disant qu'un jour l'occasion se présentera pour les faire éclater de nouveau.
La stabilité toute relative du pays revenue, les embarras apparurent : embouteillages, vacarme des chantiers de construction, coupures d'électricité, pénurie d'eau, on en passe. Aujourd'hui, alors que les automobilistes abrutis par les attentes interminables dans le trafic ont renoncé à klaxonner vu que ça ne les faisait pas avancer d'un mètre et que la fièvre des chantiers avait quelque peu baissé, il ne restait plus pour faire sortir Ghassan de ses gonds que le bourdonnement des pompes des camions-citernes qui livraient de l'eau aux immeubles à toutes les heures du jour et de la nuit. Quel besoin de telles quantités d'eau ? Les récentes neiges abondantes n'ont-elles pas suffi pour réapprovisionner les réserves d'eau naturelle ? Notre planète ne saurait être sauvée sans une politique de décroissance générale et d'économie d'eau draconienne. Il ne faisait que répéter ce que lui disaient les professeurs d'université qu'il fréquentait toujours.
Un jour, ou plutôt une nuit, vers onze heures, ne voilà-t-il pas qu'un camion-citerne se met à livrer de l'eau à l'immeuble collé au sien. Le bourdonnement sourd de la pompe faisait vibrer les murs de sa chambre. Ne faisant aucune confiance au makhfar, le poste de police du quartier auquel il aurait pu se plaindre, Ghassan décide de parler directement au concierge de l'immeuble. D'une manière quelque peu brusque, brandissant la bombe, il le menaça de la lui jeter sur la tête s'il n'arrêtait pas immédiatement cette agression contre sa tranquillité. Ce machin, précisa-t-il, ne manquera pas de réduire en poudre les vitres de son immeuble. Protestations apeurées du concierge et promesses que ça ne se reproduira plus après ce dernier remplissage qui, a-t-il assuré, ne saurait se prolonger au-delà d'une dizaine de minutes.
Rentré chez lui, Ghassan se demandait si ses menaces avaient suffi. Apparemment non, puisque vers 1h00 de la même nuit, une nouvelle opération de remplissage s'était mise en route. C'était trop. Déterminé, le cœur battant la chamade, Ghassan allume la mèche du pétard et le jette dans les roues du camion-citerne. Une explosion assourdissante s'ensuit, un bruit d'attentat. Émoi général, les alarmes des voitures se déclenchent, les noctambules sortent précipitamment du restaurant situé tout près et courent vers leurs voitures le portable à l'oreille fuir la guerre recommencée. On pouvait entendre le mot « Daech » dans leurs conversations fébriles. Le chauffeur examine à la hâte les roues de son camion, enroule en toute vitesse le tuyau de remplissage d'eau, se met au volant et démarre sans demander son reste. Le concierge parle au téléphone. À qui ? Au poste de police certainement. Il n'a pas l'air content. À travers les fentes des volets de sa fenêtre Ghassan l'entend dire avec excitation : « On remplit de l'eau à l'immeuble », et puis constate que la conversation s'était interrompue. Le calme revenu, Ghassan se sent soulagé. Satisfait, il se dit : « Il faut ce qu'il faut parfois », avant d'aller se coucher pour dormir du sommeil du juste, du fort, de celui que l'on craint.
Le lendemain matin, en bermuda et sandales, Ghassan arrose le bougainvillier de son balcon qui lui paraissait manquer d'eau justement. Soudain, on sonne à sa porte. « Qui c'est encore ? » marmonne-t-il. Un agent de police d'allure respectable apparaît en compagnie d'une agente. Celle-ci tient un dossier, elle a les sourcils taillés géométriques à la libanaise, le béret narquoisement posé sur la tête pour retenir un chignon soigneusement noué dans sa nuque. L'agent se présente : « Je suis le moua'hal Imad. Estez Ghassan c'est vous ? » « Oui. » « Il y a une plainte contre vous, vous êtes convoqué au poste de Hobeiche. » Devinant tout de suite de quoi il s'agit et sans se démonter, Ghassan lui demande : « Et quel en est l'objet s'il vous plaît ? » « Vous avez jeté un bâton de dynamite chez votre voisin. » Instinctivement, se rappelant les réfutations en bloc de Bill Clinton qui avaient très bien marché au début de son procès pour une affaire scabreuse, Ghassan nie tout. « Ce n'est pas moi, quelles preuves avez-vous pour m'accuser de cette façon ? » « Mais vous les avez menacés », lui répond calmement le moua'hal. Décontenancé, Ghassan réplique avec tout ce qui lui restait d'assurance : « C'est très bien ce que vous me dites, mais moi des convocations orales, je ne les accepte pas, présentez-moi une convocation écrite. » Réponse : « Vous avez un bon avocat ? » « Oui, bien sûr. » Et Ghassan de lui citer les noms d'avocats célèbres qui comptaient parmi ses amis. « Très bien, consultez-les, mais je vous conseille de vous présenter quand même au poste mardi matin. » Et, avec un salut militaire très officiel, l'agent et l'agente quittent un Ghassan blême d'inquiétude.
Conscient de l'urgence de la situation, il téléphone à son avocat. Celui-là même qui lui dépêtre en ce moment l'embrouillamini de son procès contre un voisin qui s'était permis d'ériger un mur de clôture trop haut sur la limite de la parcelle du terrain que sa tante maternelle lui avait léguée en héritage dans son village natal . « Maître Roukoz, on me convoque au poste de Hobeiche pour avoir jeté un pétard chez le voisin qui me dérangeait avec son remplissage d'eau en plein milieu de la nuit. Que dois- je faire ? » « Un pétard ? Ha ha ha ! Ils n'ont rien trouvé de mieux à faire que de poursuivre une personne qui jette un pétard alors que l'on décapite des soldats et que l'État islamiste est à nos portes ? C'est incroyable. Non, s'il vous plaît estez Ghassan, arrêtez. J'ai honte pour mon pays, vous m'inquiétez, où va-t-on ? » « D'accord maître, on en parlera quand vous voudrez, mais moi je fais quoi ? » « Ne vous inquiétez pas, je vais téléphoner au poste lundi matin, ce sera arrangé, ils n'oseront pas vous ennuyer d'avantage. »
Lundi midi, Ghassan attend toujours l'appel de son avocat qui lui dira si oui ou non il avait fait quelque chose pour lui. Rien ! Il pensa qu'il ne lui restait plus qu'à appeler l'homme politique influent pour lequel un jour, usant de ses propres liens de parenté avec l'expert assermenté désigné à l'affaire douteuse dans laquelle celui-ci était empêtré, lui avait obtenu un jugement favorable. L'homme politique influent ne l'avait jamais vraiment remercié. C'était, pensa-t-il, l'occasion de lui rendre service en retour. Il hésite, puis renonce en se disant que ce dernier rira encore plus que son avocat.
Mardi matin Ghassan avait déjà pris sa décision. Il ira seul au poste de police. Après tout, se dit-il, je ne suis pas n'importe qui. Tout le monde me connaît, sauf ce moua'hal qui vient d'on ne sait où. Il revêt son complet gris foncé réservé aux condoléances, se noue une cravate rayée et met les chaussures anglaises modèle Windsor dont il a préservé la forme en les gardant dans des moules à levier depuis vingt ans. Dans une serviette en cuir, il rassemble les coupures de journaux qui mentionnent les interventions publiques qu'il avait faites à des réunions de quartier et dont le thème était uniformément soit la promotion de la démocratie, soit le sens civique des citoyens, soit la préservation du patrimoine. Il ne manqua pas d'ajouter des copies des titres, médailles et récompenses qu'il avait reçus pour ses actions passées concernant le renforcement de la paix civile et le respect des lois. Il se dit que c'était suffisant comme ça et ne voyait pas ce qu'il pouvait ajouter de plus pour mettre en valeur la personne respectable qu'il était.
Dès qu'il se présenta au bureau du moua'hal, il sentit que son allure avait fait une bonne impression, sur lui et sur l'agente qui se trouvait là. Les deux préposés à l'ordre public se mirent à examiner page après page les documents de son dossier, s'attardant sur les récompenses et les médailles. Puis le moua'hal annonça que pour des raisons pratiques, il allait rédiger lui-même le procès-verbal qu'il suffira à estez Ghassan de signer. « Si je ne suis pas d'accord je ne le signerai pas », dit Ghassan avec assurance. « Eh bien si tu ne signes pas, tu restes chez nous », lui répliqua calmement l'agent. Puis, debout, vu la gravité de la situation, devant un Ghassan qui n'osait plus rien dire après les dernières amabilités échangées, le moua'hal s'est mis à dicter le procès-verbal. L'agente, sans doute bachelière, se permettait d'intervenir de temps en temps pour peaufiner les belles tournures de phrase de la belle langue arabe qui s'éveillait par petites touches au fur et à mesure de la rédaction du texte. Ghassan découvrait petit à petit l'objet véritable de la dictée. C'était un discours dithyrambique, qui non seulement faisait l'éloge de sa propre personne, la trouvant un concentré de respectabilité, mais qui ne manquait pas de dénigrer en passant les barbares qui s'étaient permis de l'avilir dans la plainte qu'ils s'étaient hâtés de déposer au poste de police le lendemain de l'incident. Poliment, à la fin de l'exercice, Ghassan demanda s'il pouvait récupérer sa carte d'identité que le moua'hal avait tenue dans sa main pendant toute la durée de la rédaction du procès-verbal en la fixant tout le temps comme s'il s'en inspirait.
À la sortie, la carte d'identité restituée, Ghassan voulant sans doute exprimer sa gratitude à l'agent qui le sauva d'une éventuelle garde à vue, mais ignorant complètement les grades dans l'hiérarchie militaire, ne trouva rien de mieux que de lui demander comment il préférait que l'on s'adresse à lui, en français, commandant, ou bien en anglais, major ? Réponse : « Appelle-moi Abou Ibrahim. »
Nos lecteurs ont la parole - Grégoire Serof
Histoire d’eau
OLJ / le 11 mai 2015 à 00h00


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