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Nos lecteurs ont la parole - Sagi Sinno

L’accablante concubine de la chair

Tu ouvres les yeux. Elle est réveillée, déjà. Bien appuyée sur toi, prenant ses aises, elle veillait sur son accoudoir alors même qu'elle le hantait dans ses cauchemars. Comme d'habitude, elle n'a pas fermé l'œil de la nuit. Mais enfin, ne se fatigue-t-elle jamais ? N'en a-t-elle pas assez de te surveiller en permanence ? N'en a-t-elle pas marre de se marrer en te guettant ? Tu te lèves, tu ranges, tu manges, tu nettoies, tu t'occupes. L'important c'est de ne surtout pas croiser son regard. Pourtant, tu ne peux pas t'empêcher de le sentir sur toi : séducteur-effrayant, inquisiteur-puissant. Tu rôdes à côté de la porte de la salle de bains. Tu hésites, tu traînasses, tu procrastines. Tout est bon pour éviter l'heure de vérité. Tu prends ton courage à deux mains, tu te décides enfin à affronter Méduse. Tu rentres. Elle te suit. Non, elle te poursuit. Devant le miroir, ton regard se met à trembler. Tel un fugitif effrayé, il se met à tournoyer dans la pièce, à droite, à gauche, puis à grimper sur les murs humides, jusqu'à ce que l'inéluctable se produise. Maintenant tu l'aperçois. Oui tu la vois. Tu la fixes. Droit dans les yeux. Tu te plies à l'évidence. Tu te résignes devant son charme cruel. Comme Baudelaire, tu abdiques devant l'esthétique de sa laideur. De nouveau, elle vient de gagner le duel visuel. Ta journée peut commencer.
Tu l'as rencontrée dans une guerre, en plein vacarme, partout où la sécurité erre dans l'anarchie des armes. Fille très légitime du péril et de la haine qui s'étaient accouplés impudiquement au bout d'un fusil, un canon, une lame ou autres faux d'âmes, elle t'a foudroyé, déchiqueté, mutilé de son amour ravageur. Elle se dessine par le pinceau de la douleur, avec la cure d'une blessure, suite aux affres d'une balafre. Elle se prénomme Cicatrice. Cachée timidement sous un pansement pendant la nuit de noces, elle avait finalement daigné se dévoiler sur ton lit d'hôpital, à côté d'un poste annonçant vos fiançailles dans les bulletins, parfois même dans le romantisme d'une forêt de bouquets et de ballotins. Tu ne l'as pas choisie, mais elle n'arrêtera plus d'afficher sa très infidèle fidélité à ton corps. Ayant un faible pour les civils, il n'y a rien de moins raciste qu'une cicatrice de guerre. Quels que soient ton sexe, ton appartenance, tes croyances ou ta couleur de peau, elle va te coller à la peau. Elle pompera le sang de ta fierté pour s'enorgueillir.
Fascinante Cicatrice. Trace perpétuelle d'une griffe ponctuelle, elle est la marque par laquelle un instant passé s'éternisera. Pendant une seconde, le film de toute ta vie défila dans ta tête puis, pendant toute ta vie, c'est cette seconde d'horreur qui défilera. Paraphe apposé sur un pacte scellé, dans ta chair, avec un lieu que, dorénavant, tu traîneras partout avec toi. En se fermant, t'ouvrirait-elle ainsi la porte de l'infini absurde qui t'affranchit, non sans amertume, des frontières de l'espace-temps ?
Vite, tu apprendras à composer avec les humeurs cycliques de votre passion, alternant entre amour-haine et amour-fusion. Elle est ton aliénation, mais aussi ton identité authentique, désormais gravée, crûment saillante. Traumatisante, elle se terre dans le nid de tes angoisses, de tes blocages, de tes peurs. Tu devras sans cesse la taire par stoïcisme, orgueil ou, surtout, pour ne pas gêner un train-train de normalité ambiante qui, subitement, te semble très illusoire. « Souris !
Pas de victimisation ! Au moins, tu es vivant ! » Oui, bien sûr. Tu meurs à chaque fois que tu la vois, que tu la touches, que tu la douches, que tu caresses ses sinuosités rugueuses, que tu l'entends crier, par les débris qu'elle contient encore, sous un portique de sécurité dans un aéroport. Mais souris !
Parfois, tu ne peux plus la blairer. Tu veux juste l'enlever, la retirer, l'arracher, t'en séparer, t'en débarrasser enfin, la jeter bien loin. Mais tu te cognes constamment au marbre de l'irréversibilité. C'est alors que, confidence pour confidence, métaphore pour métaphore, une balle te traverse l'esprit et te délivre, pendant un moment de rêverie ou pour de bon, de la lourde réalité de l'existence. Foutaises délirantes ! « Yallah oublie ! Ce n'est que la dure fatalité du pays dans lequel on vit, le destin qui maudit toute cette région du monde depuis des décennies. » On te chante O Fortuna pour embellir ta nouvelle dulcinée, non pas comme dans une ouverture symphonique de Carmina Burana, mais dans un prélude cacophonique et monotone à l'impunité habituelle et l'injustice généralisée. D'ailleurs, devant une telle surréalité, tu finis souvent par suivre le conseil bien rauque d'Abou Wadih : tu acceptes ton sort et tu vis, tant bien que mal, avec ta bien-aimée. Touchée par ton geste, elle se montre alors nettement plus coopérative. Elle t'aide volontiers à gagner en respectabilité, à impressionner, même à séduire, surtout au loin. En effet, n'ayant jamais goûté de leur vivant aux péchés de la guerre, d'aucuns fantasment sur une dangerosité que t'aurais contractée en fricotant, même sans le vouloir, avec la mort. Qui aurait cru qu'une concubine si charnellement possessive puisse devenir l'atout-charme de son compagnon ? (les tribuns belliqueux, concubins de la cruauté, peut-être).
Bien que tu puisses t'en vanter, il n'en demeure pas moins que, au fond de toi, tu ne t'habitueras jamais vraiment à Cicatrice. Non, tu ne peux pas te leurrer en permanence. Quoi qu'il en soit, elle sera là pour te rappeler, à chaque instant, l'insupportable gravité de la vie et l'insoutenable légèreté de l'être. Dans le secret de ta solitude, tu continueras à la fuir. Elle continuera à te suivre. Éternellement.

Tu ouvres les yeux. Elle est réveillée, déjà. Bien appuyée sur toi, prenant ses aises, elle veillait sur son accoudoir alors même qu'elle le hantait dans ses cauchemars. Comme d'habitude, elle n'a pas fermé l'œil de la nuit. Mais enfin, ne se fatigue-t-elle jamais ? N'en a-t-elle pas assez de te surveiller en permanence ? N'en a-t-elle pas marre de se marrer en te guettant ? Tu te lèves, tu ranges, tu manges, tu nettoies, tu t'occupes. L'important c'est de ne surtout pas croiser son regard. Pourtant, tu ne peux pas t'empêcher de le sentir sur toi : séducteur-effrayant, inquisiteur-puissant. Tu rôdes à côté de la porte de la salle de bains. Tu hésites, tu traînasses, tu procrastines. Tout est bon pour éviter l'heure de vérité. Tu prends ton courage à deux mains, tu te décides enfin à affronter Méduse. Tu rentres....
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