Repositionner la psychanalyse dans son histoire, mais aussi dans sa préhistoire, contribue à la sortir de la diabolisation et de la sacralisation dont elle est l'objet, enjeu majeur de cette rubrique hebdomadaire : La psychanalyse, ni ange ni démon.
Rappeler l'histoire des psychothérapeutes qui ont précédé Freud ainsi que le contexte politique, socioculturel, littéraire, philosophique et scientifique dans lequel la découverte de l'inconscient a vu le jour permet de lui donner sa place dans l'histoire des sciences humaines.
L'historiographie de la psychanalyse a mal démarré parce que Freud a tenu à l'écrire lui-même. En deux temps, en 1914, il publie Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique et en 1925 Sigmund Freud présenté par lui-même. Cette autobiographie, très précise en ce qui le concerne, mais approximative historiquement pour tout ce qui concerne les autres acteurs clés de cette histoire, reste polémique et controversée. En effet, Freud y déclare d'emblée : « La psychanalyse est ma création...personne n'est à même de savoir mieux que moi ce qu'est la psychanalyse... ce qui peut être désigné par ce terme ou ce qui pourrait être désigné autrement. »
Cette conviction de Freud, dont il ne se départit jamais, même dans ses derniers textes, donna naissance à un mythe, le mythe de l'autoengendrement de la théorie freudienne par Freud lui-même. Ce mythe fut nourri par les élèves qui se devaient de partager la conviction de Freud. Ainsi, lorsque Sandor Ferenczi, l'élève favori de Freud, reçut de la part de ce dernier le manuscrit de Totem et tabou, il lui répondit : « La religion est un sentiment de fils », indiquant par là l'adhésion quasi religieuse à cette conviction partagée entre le Père et les fils. Ce mythe est encore actif de nos jours, beaucoup d'analystes continuant de croire à l'« autoanalyse » de Freud, reprenant le concept forgé par Didier Anzieu, alors que celui d'Octave Mannoni, L'analyse originelle, plus juste préserve la place de Fliess dans l'histoire de la découverte freudienne. Wilhelm Fliess, oto-rhino-laryngologiste berlinois, grand ami et alter ego de Freud, permit à ce dernier, pendant 15 ans, dans une correspondance nourrie, de prendre conscience de ses rêves, fantasmes, actes manqués ou symptômes et d'avoir ainsi accès à son inconscient. Cette correspondance donna naissance à la première analyse de l'histoire du mouvement analytique, analyse thérapeutique et didactique.
Cette vision freudienne de son histoire et de celle de la psychanalyse sera reprise par Ernest Jones à partir des années 50. Fidèle parmi les fidèles, auquel Freud confia le rôle de Censeur, Jones rédigea une volumineuse biographie de Freud, incontournable encore aujourd'hui, La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, en 3 tomes (Paris, PUF, tome I, 1958 ; tome 2, 1961 ; tome 3, 1969). « Chronique au service d'un roi », comme l'appelle Élisabeth Roudinesco, ce livre est un monument d'histoire officielle. Tout en lui décrochant des critiques indirectes, Jones y reprend la version de Freud. Mais il critique férocement les acteurs indociles de l'histoire, donne sa propre version des faits, faisant par exemple de Sandor Ferenczi un paranoïaque dont l'œuvre fut, de ce fait et pendant longtemps, mise à l'index.
Jusqu'en 1970, l'historiographie de Jones incarnera le légitimisme freudien, soutenu par les gardiens du temple, Kurt Eissler et Anna Freud qui cadenassèrent les archives Freud déposées à la Library of Congress à Washington. Ce qui encouragea les rumeurs les plus sordides sur Freud et donna naissance à une historiographie révisionniste. Le bébé fut jeté avec l'eau du bain, comme ce fut le cas avec Le livre noir de la psychanalyse paru en 2005.
Heureusement, dès le début des années 70, avec Henri Ellenberger, Michel Foucault, Thomas Szasz, Michel de Certeau puis avec Élisabeth Roudinesco, l'histoire scientifique de la psychanalyse vit le jour. Le lecteur gagnera à connaître cette histoire pour ne pas rester englué dans la polémique stérile et malveillante qui pourrit le débat intellectuel comme en témoigne le brûlot de Michel Onfray, Le crépuscule d'une idole (Grasset, 2010) et celui de Goce Smilevski, La Liste de Freud (Belfond, 2013).
Nous verrons dans les semaines à venir, grâce à l'Histoire de la découverte de l'inconscient d'Henri Ellenberger, réédité chez Fayard en 1994, comment la psychanalyse se situe dans l'histoire de la psychiatrie dynamique. Si l'histoire de la conceptualisation de la notion d'inconscient remonte aux intuitions des philosophes de l'Antiquité, son utilisation thérapeutique remonte à l'art du sorcier et du chaman, « les psychothérapies primitives », passera par l'exorcisme, la confession chrétienne, pour aboutir à la première psychiatrie dynamique, le magnétisme animal de Anton Messmer.
Grâce à l'histoire scientifique de la psychanalyse, la découverte freudienne reprend sa place dans l'histoire des sciences, limitant les effets néfastes du mythe de l'autoengendrement de la psychanalyse, tant sur le plan de la formation du psychanalyste que celui de la transmission de la psychanalyse.
Pour mémoire
La psychanalyse, ni ange ni démon


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