Ali Hout, Ali Chahrour, Abed Kobeissi face à Leila.
Trois mecs debout derrière une chaise couverte d'un linceul sur un tapis rouge. Arrive Leila, une femme de cinquante ans, corpulente et ronde, emmitouflée de son foulard et ses voiles. Elle s'assoit devant les trois hommes, mère, épouse, sœur, amie, voisine, figure féminine tutélaire de la gent masculine. Et dans une pénombre oppressante et un silence lourd, la pose dure, dure, jusqu'à l'irritation du public...
Brusquement, les chants s'élèvent. Louanges à Dieu, à l'aube, au crépuscule. «Dieu est grand» est scandé, psalmodié, martelé, égrené en souffle à peine audible, à pleins poumons, en hommage, en promesse, en appui aux moments de désarroi et de détresse, en accompagnement des tunnels les plus noirs, en source de vie à la lumière la plus vive...
Tous les actants, musiciens (Ali Hout et Abed Kobeissi), danseur (Ali Chahrour) et Leila (sans la moindre précision sur l'identité de l'actrice), qui est touchée au cœur et dans sa chair par le départ des membres de sa famille, entrent en transe: pas de danse déliée, secousse violente d'un corps brusquement électrisé, poème déclamé, «ululation», vociférations confondantes, youyous avec pétales de roses rouges et blanches, confessions à fendre l'âme... Des moments douloureux et durs à traverser comme une frontière infranchissable, prière et invocation à l'Éternel.
Une ronde aux pics imprévisibles, aux couleurs sombres, sans jamais se révolter, sans dérives inutiles, sans provocations démesurées, sans fin de non-recevoir, avec pour grâce et consolation la soumission à la volonté de Dieu. En quête toujours d'une paix avec soi et les autres, entre ciel et terre, entre vivants et défunts, entre condamnés à vivre et lestés du joug des jours, entre ceux qui attendent ici bas et ceux dans l'au-delà, entre ceux qui se côtoient sans plus jamais se voir...
Dans un décor au dénuement total, sauf une pierre mortuaire projetée sur un grand écran, comme suspendue dans l'espace, et dans une flaque lumineuse toujours incertaine (beau travail d'éclairage de Marco Pinarelli), cette chaise, confessionnal ou organe de pouvoir terrestre, au milieu de la scène. Des deux côtés des feux de la rampe, tambourins et ouds à dimensions variables.
En retrait, une autre chaise avec micro pour Leila qui raconte de temps en temps, comme en aparté et en marge d'un quotidien engoncé dans sa routine heureuse, d'une voix rauque et étranglée, des bribes de sa vie. Un père, une mère, un frère, un mari, un fils partis en martyrs, tous partis dans le firmament d'où l'on ne revient jamais. Avec aussi des fragments de phrases lumineuses de ces morts en attente qui reviennent s'enquérir des leurs...Tous ces êtres incomparables, comment les remplacer, continuer la route sans eux, sans leur main tendue et leur sourire? Comment trouver le réconfort, la paix, la sérénité? Toutes les écharpes du monde ne suffisent pas à essuyer les larmes de ceux qui pleurent...
Tout cela, puisé au cœur même des rites funéraires musulmans, est dit avec pudeur, véhémence, un certain sens où la poésie a du pouvoir, du baume. Pouvoir incantatoire, solennel. Comme une lumière irisée, la mort traverse le spectateur, surtout quand la femme, traits tirés et paupières closes, dit et crie: «Aidez-moi.» En effet, dans ces moments terribles où l'on s'allonge pour le dernier voyage, que peuvent les vivants aux ultimes partants ?
C'est à cette réflexion que tout le monde fuit ou évite que Ali Chahrour invite. Sans en édulcorer les angles, sans mettre des couleurs d'arc-en-ciel ou raboter les coins sombres ou tragiques. Mais il ne faut pas l'oublier : un danseur et un chorégraphe s'approprient un thème effrayant et terrible. Et en cela, en toute simplicité, la grâce du corps et la beauté du chant, de la voix et de la musique contribuent à donner à cette veillée funèbre et funéraire un ton singulier, particulier. Plus humain, plus distancié, plus supportable.
Dans les labyrinthes de la fraternité humaine, cela s'appelle un émouvant appel à la tendresse, à la compréhension, au secours...
*« Maout Leila » (Leila se meurt) de Ali Chahrour se donne au théâtre al-Madina jusqu'au 29 mars.


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine