Nos Lecteurs ont la Parole

Une nouvelle guerre de Trente Ans ?

Ibrahim TABET
OLJ
20/03/2015

Plusieurs politologues évoquent la guerre de Trente Ans à propos de la durée probable de la guerre entre la « coalition internationale » et le terrorisme islamiste, et des guerres civiles à caractère ethnico-religieux en Syrie et en Irak. Au-delà d'une question de durée, ne peut-on pas aussi faire un parallèle entre les causes, la nature et les conséquences de ces conflits ? Causée par la fracture politico-religieuse entre protestants et catholiques consécutive à la Réforme, la désastreuse guerre de Trente Ans a ravagé l'Allemagne entre 1618 et 1648. Déclenchée par le soulèvement des protestants de Bohême contre la politique discriminatoire de Ferdinand II, souverain du Saint Empire romain germanique, elle fut marquée par des atrocités et des massacres indicibles, lot commun des guerres de religion. Elle entraîna l'intervention de plusieurs États étrangers : l'Espagne aux côtés des Habsbourg d'Autriche, bras armé de la Contre-Réforme catholique, le Danemark, la Suède et la France de Richelieu, puissance catholique mais ennemie des Habsbourg, aux côtés des princes protestants allemands. Ses conséquences politico-religieuses furent profondes en Europe. Elle consacra le principe du cujus regio ejus religio institué par le traité d'Augsbourg (1555) en vertu duquel les sujets sont tenus d'adopter la religion de leur prince. Ce principe avait débouché sur une relative homogénéisation religieuse des États européens qui se traduisit par des expulsions comme celle des huguenots de France et des exodes de populations allogènes, voire des épurations ethnico-religieuses. Les traités de Westphalie qui mirent fin à la guerre en 1648 consacrèrent la division religieuse de l'Allemagne, son émiettement politique et l'affaiblissement du pouvoir impérial. Ils profitèrent surtout à la France dont ils consacrèrent la prépondérance pendant un demi-siècle en Europe. Ils jetèrent aussi les bases d'un système nouveau de relations internationales fondé sur la pluralité des États souverains.
Revêtant le même degré de barbarie que la guerre de Trente Ans, les guerres civiles en Irak et en Syrie ont, comme celle-ci, été causées par une politique discriminatoire et sectaire, puis ont rapidement dépassé le cadre local. Leur implication sur le rapport de force entre les axes chiite et sunnite, les risques de déstabilisation de la région et le danger de terrorisme transnational ont entraîné l'intervention des puissances occidentales et de leurs voisins : l'Iran et le Hezbollah aux côtés des chiites et des alaouites, la Turquie, la Jordanie, l'Arabie saoudite et les autres monarchies pétrolières aux côtés des sunnites. Cependant, ces derniers sont maintenant contraints de devoir combattre un double ennemi : le régime syrien et Daech. C'est le cas en particulier de l'Arabie saoudite qui, après avoir financé et armé les mouvements jihadistes, redoute maintenant leur retournement contre elle. Et malgré le fondement wahhabite de l'idéologie de Daech, s'est jointe aux condamnations des crimes contre l'humanité perpétrés par l'organisation qui n'épargnent pas les musulmans. Les guerres civiles en Libye et au Yémen revêtent quant à elles pour le moment un caractère davantage local. Cela bien que la dernière intervention égyptienne en Libye, qui fait figure d'État failli, préfigure sans doute une internationalisation du conflit dans ce pays. Et que l'Arabie saoudite et l'Iran, sans intervenir militairement dans le conflit yéménite, soutiennent leurs protégés respectifs.
Un autre parallèle avec la guerre de Trente Ans qui avait brisé l'unité politique et religieuse du Saint Empire romain germanique peut être fait concernant la probable transformation en lâches confédérations de l'Irak et de la Syrie ou leur partition en entités plus ou moins homogènes sur le plan ethnico-religieux, combinée avec une possible remise en cause des frontières héritées de l'accord Sykes-Picot. Et, de même que les traités de Westphalie avaient établi la prépondérance de la France au XVIIe siècle, il est probable que la balkanisation du Levant arabe ainsi que le vide de puissance créé par le désengagement relatif des États-Unis conforte l'hégémonie des deux puissances régionales historiques rivales : l'Iran dont l'influence s'exerce déjà en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen, et la Turquie postkémaliste, héritière de l'Empire ottoman et candidate au rôle d'État-phare de l'islam sunnite. Enfin la résurgence du conflit entre les millénarismes chiites et sunnites dont se réclament les ayatollahs iraniens et le nouveau « calife » autoproclamé n'est pas de ceux qui s'effacent en une génération. Même si Daech venait à être vaincu militairement, cela ne résoudrait pas pour autant le problème du fanatisme et du terrorisme islamiste. Le combat contre ce fléau se situe en effet moins sur les champs de bataille qu'au niveau idéologique et de la société. Entreprise de longue haleine qui commence à l'école et se heurte à l'absence d'une autorité religieuse supérieure au sein de l'islam sunnite, telle que celle des papes du concile de Trente (1545-1569) qui initièrent la Contre-Réforme catholique. En dépit de l'impossibilité d'une véritable réforme de l'islam, et face à l'obscurantisme wahhabite, nombre de clercs et d'intellectuels musulmans libéraux appellent du moins à réinterpréter le Coran et la jurisprudence, en harmonie avec la déclaration d'al-Azhar de 2012 de faire prévaloir la raison sur l'interprétation littérale des textes.

Ibrahim TABET

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Pourquoi seulement "Trente" ? !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C'EST TROP PEU... CENT ANS SERAIT PLUS PRÈS DE LA
RÉALITÉ !

Houri Ziad

Autant precher dans le desert...la haine de l'autre est inscrite dans les genes...

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