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Moyen Orient et Monde

Bibi s’en va à Washington

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Ian BURUMA | OLJ
10/03/2015

Pourquoi l'avoir fait ? Quelle mouche a piqué le Premier ministre d'Israël Benjamin « Bibi » Netanyahu pour qu'il accepte l'invitation des républicains au Congrès des États-Unis et se mettre à critiquer en public la politique étrangère du président des États-Unis, Barack Obama, sur le dossier de l'Iran, et ce sans en avertir la Maison-Blanche ? Netanyahu a déclaré que ce fut dans l'esprit d'une mission cruciale, voire historique, qui visait à exprimer ses inquiétudes quant au sort d'Israël et du peuple juif. Or ses inquiétudes nous étaient bien connues – et beaucoup de citoyens d'origine juive, aux États-Unis et ailleurs, estiment qu'il ne parlait pas en leur nom.
Netanyahu voulait-il à tout prix obtenir l'aval des partisans du Parti républicain ? Mise-t-il sur l'élection d'un républicain à la présidence en 2016 ? Si c'est le cas, les applaudissements étaient au rendez-vous ; mais, vu les derniers sondages, le but ultime demeure un pari plutôt risqué. Netanyahu se servait-il tout simplement du Congrès américain comme tribune de sa propre campagne pour conserver le pouvoir ?
Voulait-il impressionner les électeurs au pays en montrant son rôle prépondérant sur la scène internationale ? Cela aussi ressemble fort à un pari, car bon nombre d'Israéliens, quand bien même inquiets de la menace d'une bombe nucléaire iranienne, ont été très critiques à l'égard de l'affront que Netanyahu a fait à Obama, comme beaucoup de juifs américains partisans du Parti démocrate. Deux anciens responsables du Mossad se sont joints aux voix israéliennes qui ne veulent pas qu'il soit reporté au pouvoir. Meir Dagan, qui a démissionné en 2011 de son poste de chef du renseignement d'Israël, a qualifié la bravade de Bibi à Washington de « facteur compromettant l'avenir et la sécurité d'Israël ».
Peu importe ses intentions, Netanyahu est parvenu à faire ce qu'aucun chef de l'État d'Israël n'a jamais fait : non seulement se mettre à dos le président des États-Unis (qui entretenait déjà des relations plutôt tendues avec lui), mais également recevoir l'opprobre des gens qui appuieraient normalement le chef de l'État d'Israël, quelles que soient ses opinions personnelles. Lorsque le Premier ministre d'Israël ne peut recevoir l'aval d'un personnage éminent comme Abraham Foxman, le directeur national de la Ligue d'antidiffamation, il est en difficulté.
En forçant les citoyens américains – pas seulement ceux d'origine juive ou ceux qui votent pour les démocrates – à choisir entre leur fidélité à Israël et le président de leur propre pays, Netanyahu a laissé un trou béant dans l'appui habituel des deux grands partis américains pour l'État d'Israël. Cela ne signifie pas que les responsables politiques américains ont toujours soutenu les politiques israéliennes. Peu d'entre eux prenaient la peine d'exprimer publiquement leurs réserves. Les avantages de ce genre de critique étaient rarement supérieurs aux coûts : des dons perdus pour les campagnes électorales, des accusations d'antisémitisme ou de déloyauté envers un allié important (« la seule démocratie au Proche-Orient »), etc.
Le fait que Israël peut compter sur l'appui des Américains, surtout dans des occasions publiques comme des discours devant le Congrès par un dirigeant israélien, n'a fait que confirmer le sentiment d'un grand nombre de personnes autour du monde qu'Israël et les États-Unis sont attachés l'un à l'autre comme des frères siamois. Certains pensent qu'Israël n'est que le pantin des États-Unis ; d'autres estiment que c'est le contraire. Dans l'esprit des Protocoles des Sages de Sion, cette infâme fraude historique cogitée par les sbires du tsar au XIXe siècle, les antisémites ne se gênent pas pour dire que « les Juifs » sont ceux qui tirent les ficelles du gouvernement des États-Unis, à Wall Street et dans les médias.
De telles croyances, bien sûr, font partie du paysage depuis beaucoup plus longtemps que l'État contemporain d'Israël. Les nationalistes européens des XIXe et XXe siècles ont souvent considéré les États-Unis comme le foyer naturel d'attraction des capitalistes et des « cosmopolites déracinés » qui n'auraient, selon eux, aucune loyauté envers la mère patrie. Seul l'argent mène l'Amérique, pensait-on, cela veut donc forcément dire qu'elle était dirigée par les Juifs. Même si c'est Staline qui se servait du vocable « cosmopolite déraciné » pour décrire les Juifs indésirables, les antisémites ont toujours prétendu que les Juifs étaient par nature des bolcheviks et tiraient probablement les ficelles aussi en Union soviétique. Le préjugé tenace étant que les Juifs, qu'ils soient capitalistes ou communistes, ne se reconnaissent aucune allégeance sauf envers leur propre peuple ; symbolisé de plus en plus depuis 1948, par l'État d'Israël. En se réclamant de toutes les personnes d'origine juives, où qu'elles vivent, Netanyahu n'a fait que renforcer cette notion.
En fait, les États-Unis n'ont pas toujours été aussi pro-Israël qu'aujourd'hui. Les Français étaient les meilleurs alliés d'Israël avant que le président Charles de Gaulle ne tourne le dos à l'État d'Israël après la guerre de Six-Jours en 1967. La protection subséquente d'Israël par l'Amérique avait moins à voir avec la passion évangélique pour la Terre sainte ou avec un amour soudain pour le peuple juif, qu'avec la guerre froide. Au fil du temps, en particulier dans le discours politique conservateur, la critique d'Israël est de plus en plus vue comme un acte non seulement antisémite, mais aussi antiaméricain. Il y a un fond de vérité dans cet argument. Le vieux mythe antisémite autour de l'Amérique dirigée par les Juifs n'a pas complètement disparu – particulièrement (mais pas seulement) au Proche-Orient. Or l'identification presque machinale à Washington des intérêts américains avec ceux d'Israël a rendu difficile de critiquer un des deux pays sans critiquer l'autre.
Or, en minant sciemment l'autorité du président des États-Unis, Netanyahu brise ce lien. Il a facilité la tâche aux Américains d'origine juive, même ceux qui sont dévoués corps et âme à Israël : ils peuvent désormais se montrer critiques de ses dirigeants. Il en coûtera beaucoup moins aux politiciens américains de s'opposer à des politiques israéliennes avec lesquelles ils sont en désaccord. Certains pourraient y voir une défaite pour Israël. En fait, il se peut que ce soit l'inverse. La visite inopportune de Bibi à Washington est peut-être la meilleure chose qui soit arrivée à Israël. Il n'est dans l'intérêt d'aucun pays d'être considéré comme le pion de l'autre. Et une position américaine plus ferme envers son allié pourrait obliger les Israéliens à faire davantage de compromis avec les Palestiniens. Ce n'était pas l'intention de Netanyahu. Mais ce pourrait bien être finalement sa plus grande réalisation.

Traduit de l'anglais par Pierre Castegnier.
© Project Syndicate, 2015.

Ian Buruma est professeur de journalisme sur les droits humanitaires et démocratiques au Bard College et auteur du livre « Year Zero: A History of 1945 » (L'année zéro : l'histoire de 1945).

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