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Liban

Les graffitis de Beyrouth, un art urbain politisé ?

Libertés

« Les graffitis envoient des messages unificateurs, contrairement aux slogans et banderoles politiques étroits qui séparent les communautés », souligne l'ONG March.

03/03/2015

En se mettant d'accord sur la suppression de tous les slogans, calicots et banderoles politiques dans les rues de la capitale et différentes régions du Liban, le Hezbollah et le courant du Futur avaient fait un dommage collatéral inattendu. À Tabaris, un graffiti mural qui reprenait le slogan « Être libre ou ne pas être » avait été effacé par les forces de l'ordre dans la foulée, suscitant le courroux de tous les amoureux de cet art de rue qui y avaient vu une tentative préméditée d'effacer tous les graffitis de la capitale et de « faire taire la liberté d'expression ». Alors qu'ils s'interrogeaient sur le rapport entre les slogans politiques et les graffitis, le mohafez de Beyrouth Ziad Chébib a vite fait de se rendre compte que l'ONG March, à l'origine de ce graffiti, avait obtenu un permis pour le dessiner. Pour corriger l'erreur, le mohafez a ainsi autorisé la peinture du graffiti supprimé sur le même mur il y a quelques jours. Il a toutefois affirmé à L'Orient-Le Jour que tout graffiti n'ayant pas obtenu de permis préalable devrait être effacé, campagne de nettoyage politique ou pas.

 

(Lire aussi :La place (Tabaris) est à eux !)


Si cette question a finalement été réglée, elle a néanmoins suscité de nombreuses questions soulevées par March et autres activistes. Le graffiti, art de rue, peut-il être considéré comme un message à visée politique ? Les graffitis de Beyrouth pourraient-ils être en danger à la lumière du dialogue Hezbollah-Futur ? Du côté de l'ONG March, engagée dans la lutte contre la censure, Léa Baroudi affirme que si un graffiti peut véhiculer un message très politique, ceux que l'on peut voir à Beyrouth et dans les environs envoient « des messages unificateurs, contrairement aux slogans et banderoles politiques étroits qui séparent les communautés ». « Il est impossible d'inclure les graffitis dans cette campagne de nettoyage politique », a expliqué la présidente de March, qui lie étroitement la peinture des graffitis à la liberté d'expression et leur sauvegarde à la lutte anticensure. Si nous avons mené une campagne aussi forte, c'est bien parce que nous avons eu peur que cela ne devienne un précédent, surtout que le graffiti « Être libre ou ne pas être » incarne vraiment le droit à la liberté d'expression et n'a rien de politique. Bien au contraire, « nous approuvons cette campagne de suppression des slogans politiques, mais on ne peut y inclure les graffitis ».


Et d'ajouter : « Je doute que le mohafazat de Beyrouth se dirige vers une suppression des graffitis dessinés sans permis. Le mohafez désire tout simplement réguler cet art et organiser ces dessins qui, en fait, sont là pour embellir la ville et tout ce béton, en envoyant des messages en couleurs et rarement glauques. À l'origine, le street art se fait en zone "underground" et n'obéit pas à des règles, mais il est possible d'y mettre des règles au Liban comme ces peintures murales qui se font dans les rues », a poursuivi Léa Baroudi qui a rappelé que la peinture d'un graffiti au Liban doit obtenir l'autorisation préalable du propriétaire des lieux et du mohafazat. « Un peu comme à Londres où des "murs légaux" pour ce genre de peintures existent », a-t-elle ajouté.

 

Politique mais non affilié
Omar et Mohammad Kabbani sont deux frères vrais jumeaux qui forment ensemble le tandem Ashekman. Actifs depuis 2001, ils font partie des premiers à avoir importé la culture graffiti au Liban. Chaque week-end environ, ils s'adonnent à leur loisir favori, se choisissant un mur pour le relooker. Parmi leurs créations, le fameux graffiti portrayant Goldorak (« Le Liban a besoin d'un héros »), ou celui réalisé en mémoire du chanteur Wadih el-Safi. En 2012, ce sont eux qui ont peint la première version du graffiti de Tabaris, et sa nouvelle version il y a quelques jours, après sa suppression.


Pour Omar, il est nécessaire de différencier entre gribouillis, slogans écrits sur les murs et « tampons » illustrant le logo d'un parti politique ou le visage d'un leader, et l'art du graffiti qui nécessite des heures et des efforts de travail. « Cependant, explique le jeune homme, il est impossible de séparer le graffiti de la politique, car un graffiti a pour but d'exprimer une certaine réalité, qu'elle soit sociale, artistique, politique ou même commerciale quand il s'agit d'une publicité moderne pour une marque. Dans l'histoire de cet art, de nombreux graffitis ont été utilisés à des visées politiques. Mais au Liban, cela n'a jamais été le cas au sens étroit du terme politique. Ashekman, par exemple, n'est affilié à aucun parti, mais essaie plutôt de donner une voix à des causes, comme le graffiti que nous avons peint récemment et qui dit "Matloub Bomberman", un appel à arrêter les terroristes ». « Même si un graffiti est une invasion d'un espace public et est fait pour être enlevé, conclut le jeune homme, il est aberrant de comparer graffitis et slogans partisans et de les effacer un jour dans le contexte d'une campagne de nettoyage politique. Surtout que le graffiti est une forme de liberté d'expression et que celui de Tabaris traitait ce thème-là en particulier. Sa suppression même par erreur était, en fait, on ne peut plus ironique ».

 

 

 

 

 

Pour mémoire
L'art urbain beyrouthin : des œuvres d'activistes, poètes de rue

Ashekman oui, et même bientôt Ashekmanphobia !

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Enfin quelque chose de stimulant dans ce patelin !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

POLI.... TISÉS !!!

Antoine Zaarour

le Street Art est aussi important qu'un projet architectural, les deux attirent des touristes et bref pourquoi pas ne nous invitons des artistes internationaux pour ajouter les leurs à notre belle collection de rue?

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