Nous l'avons tous été un jour. De la pure délectation tant pour l'ouïe que pour la vue. Les sens en éveil, tel le rapace qui fonce sur sa proie. Nous le sommes et le serons car nous n'apprendrons jamais. Mais il est temps de révéler au monde entier une vérité qui nous est propre : le Libanais est naturellement daltonien, comme le taureau. Et olé ! Viva el matador qui virevolte avec son bolide pour nous éviter et qui rêve de se transformer en picador.
Les passants du feu vert sont des êtres tout simplement sublimes. Ils parviennent à nous rappeler un vocabulaire que la bienséance – héritage parental – avait depuis longtemps relégué au plus profond de notre mémoire. Et puis cette façon de traverser pile poil au changement de couleur... C'est tout simplement ce qu'on pourrait appeler du Noureev à l'état pur. Ils sont sympathiques et parfois estiment nécessaire de nous remercier de les avoir laissé traverser alors que nous, nous n'avions pas d'autre choix. Ils font ce geste de la main plein de grâce, comme César face aux gladiateurs. Il ne manquerait plus qu'ils nous disent : « Va, je te bénis mon fils. »
Il y a les autres, pas fiers du tout de leur erreur, qui s'arrêtent devant la voiture, nous regardent la larme à l'œil presque, implorant notre pardon afin que nous refoulions notre envie de vengeance. Mais non, nous les conducteurs, nous sommes au-dessus de tout ça et leur accordons notre grâce d'un geste de grand seigneur face à son vassal.
Évidemment, nous parlons là de ceux qui traversent sciemment au feu vert. Mais il y a les autres aussi, la catégorie des gens sympas qui aiment profiter du temps, ceux qui veulent vivre l'instant présent, ces purs adeptes d'Épicure, adeptes des ripailles dignes des dionysies antiques. Il existe de ces personnes rares dont la seule tare est de ne pas encore avoir été classés parmi les machins (je tiens au mot machin) classes au patrimoine mondial de l'Unesco, des pontes du savoir-vivre dont seraient fières les sociétés les plus avancées. Que faut-il penser des personnes qui discutent au feu rouge jusqu'au dernier moment et qui, quand le feu devient vert, se rendent compte qu'elles devaient traverser ? Pensez donc, il y a un mec dans son auto qui attend béatement que le feu change (on supposera que c'est quelqu'un qui respecte les lois) et qui voit, au moment où le feu devient vert, qu'Usain Bolt détale devant lui comme un lévrier derrière le leurre. Le mec qui a déjà appuyé sur la pédale de l'accélérateur doit passer en une fraction de seconde sur le frein car Usain n'est pas aussi rapide en ville que sur les stades et, derrière lui, les gens freinent. Au final, c'est la faute à qui ? Qui entend les gracieusetés des autres? Pas notre sprinter aguerri, bien entendu...
Pour ne pas blesser mes congénères piétons, je dois aussi admettre que le daltonisme des conducteurs n'est pas mal, lui aussi. Il faudra un jour expliquer aux gens que c'est uniquement quand le feu est au vert qu'on peut marcher ; ni avant ni après (sauf quand il y a un gentil gendarme qui règle la circulation, notre devoir est de nous plier à ses volontés)
Enfin, je tiens à préciser que beaucoup l'ont fait et continueront à être un de ces passants. C'est pour ça aussi qu'il y a autant de morts sur les routes. Il faut juste garder encore et toujours nos sens en éveil car si nous, nous sommes dans le droit chemin, il ne faut hélas pas oublier qu'au Liban, surtout en matière de conduite, l'enfer c'est les autres.
Jean-Paul MOUBARAK


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