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Nos lecteurs ont la parole - Ghada Jabak

La nuit des baisers

Et nous nous séparons... Un vide, une douleur cuisante à l'intérieur de soi, nos plaies ouvertes, au fond de nous du regret. Regret de nous être déchirés à bras nus. Regret des jours heureux, des souvenirs qui jaillissent à présent de notre mémoire, commune, hélas ! si beaux, si tendres, si touchants qu'on pleure d'amertume, toi et moi.
Pourquoi viennent-ils nous torturer ? Attendaient-ils ce moment propice pour se jeter sur nous ? Ils sont là maintenant à nous regarder, à nous défier. Serions-nous capables de les ignorer ?
Et ils fusent...
Une nuit, il y a de cela il nous semble une éternité... Un ciel noirci mais illuminé par les bombes, par moments, une odeur asphyxiante de phosphore, Beyrouth guerrière luttait, se défendait, désertée. Mais nous y étions aussi. Un lit, des baisers frivoles, légers comme des papillons, une promesse d'amour éternel dans cette nuit de cendres et de sang. Tout s'effaçait autour de nous. La chaleur de nos corps, nous brûlions.
Une fenêtre, une nuit d'été, une odeur de jasmin, une chambre scellée, deux amoureux dérobant un moment charnel de plaisir et de tendresse. Et les souvenirs se mélangent avec nos larmes...
Le poète que tu étais, celui que tu es encore. Les petits billets où ton âme embrassait la mienne.
Les petits cœurs que je dessinais, les « J'aime M.A. » que je griffonnais un peu partout.
Et des nuits où nous fondions pour n'en faire qu'un, les nuits témoins de nos filles chéries.
Nous nous enlaçons, nous pleurons à chaudes larmes, nous pleurons notre amour perdu que nous avons bêtement sacrifié sur le champ de carnage de notre égoïsme. Nous nous prenions pour des dieux invincibles. Et découvrir aujourd'hui que nous étions de sales petites bêtes vulnérables, éphémères, assoiffées de sang...
Quel dommage ! Nous avons gaspillé du temps à nous défier, à nous déchaîner l'un sur l'autre, sur notre amour pour le lacérer en lambeaux et finir par le regarder rendre l'âme sans même cligner des yeux. Ce « nous » s'était petit à petit effacé et un « toi » et un « moi » en ont pris la place pour planer dans le ciel de notre ego. Ego adoré, vénéré, et pour lequel nous aurions incendié Rome. Et aujourd'hui, nous découvrons que nous sommes capables de sentir, de souffrir. Quelle révélation ! Et qu'au fond de nous, il reste un brin d'humanité, enfoui dans les plis de nos âmes, et qui nous surveillait et attendait ce moment pour échapper à notre vigilance et voir le jour. Et nous humilier.
Aujourd'hui, êtres meurtris, dénudés, nos âmes blessées se côtoient, âmes sœurs, unies par la douleur, âmes ennemies, Caïn et Abel, version moderne. Nous sommes la preuve indéniable que l'amour peut se transformer en passion destructrice, qu'il est fatal. Si Racine pouvait nous voir, il en serait fier.
Et nous pleurons en silence, en cachette, nous camouflons notre peine loin de nos êtres chéris conçus dans l'euphorie d'autrefois. Nous nous regardons à ce moment, nos mains ensanglantées, nous cédons devant l'acharnement de la vérité qui nous secoue violemment, devant notre honte. Nous avons erré longtemps, fui ce moment, pour nous retrouver face à ce mur, notre mur des lamentations.
La bêtise humaine est sans limite, mon chéri.
Aujourd'hui nous pleurons ensemble, nous faisons le deuil de notre amour. Mais sommes-nous capables de nous pardonner ? Sommes-nous capables d'embrasser « nos » beaux souvenirs, ces moments inoubliables, irremplaçables, et de finir par les leur raconter un jour ? Et qu'elles apprennent que les monstres qui se déchiraient devant elles étaient un jour follement amoureux, et que l'amour existe et qu'il faut y croire ?
L'amour existe parce que « toi » et « moi », c'était une fois « nous ». Et ça me manque...
Je t'embrasse une dernière fois en mémoire de notre première nuit que nous avons baptisée « nuit des baisers ». Adieu...

Ghada JABAK

Et nous nous séparons... Un vide, une douleur cuisante à l'intérieur de soi, nos plaies ouvertes, au fond de nous du regret. Regret de nous être déchirés à bras nus. Regret des jours heureux, des souvenirs qui jaillissent à présent de notre mémoire, commune, hélas ! si beaux, si tendres, si touchants qu'on pleure d'amertume, toi et moi.Pourquoi viennent-ils nous torturer ? Attendaient-ils ce moment propice pour se jeter sur nous ? Ils sont là maintenant à nous regarder, à nous défier. Serions-nous capables de les ignorer ?Et ils fusent...Une nuit, il y a de cela il nous semble une éternité... Un ciel noirci mais illuminé par les bombes, par moments, une odeur asphyxiante de phosphore, Beyrouth guerrière luttait, se défendait, désertée. Mais nous y étions aussi. Un lit, des baisers frivoles, légers comme des...
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