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Liban

Barrage de Hammana : « Halte au génocide de la vérité »

Eau

La construction de barrages reste au cœur d'une polémique s'articulant autour du bien-fondé de ces projets gigantesques, comme le montrent les précisions détaillées apportées par le président de Libanconsult AGM, Antoine Meouchy, à l'article de Mme Claudia Preti (paru dans notre édition du 22 janvier dernier) et que nous reproduisons ci-dessous :

12/02/2015

Le barrage de Qaissamani (dans la région de Hammana), dont les premières études remontent à 1996, a pour objectif d'alimenter en eau potable, par gravité, 48 000 habitants dans une trentaine de villes et de villages du Haut-Metn sud, durant la période d'étiage.
Libanconsult AGM*, chargé de l'étude de cet ouvrage, a été visé par un article paru le 22/01/2015 dans ce journal, « Barrage de Hammana : un génocide programmé de sang-froid », écrit par Mme Claudia Preti. Cet article, se voulant de nature technique, renferme en relativement peu de lignes un tas de chiffres infondés, d'imprécisions et de raccourcis alarmants. À défaut de chercher une origine à chacune de ces anomalies, nous nous efforcerons d'apporter au lecteur une réponse claire et précise à chaque question soulevée.

1 – Emplacement du barrage de Qaissamani et coût du mètre cube d'eau
En 1996, l'étude de Qaissamani prévoyait un barrage arasé à la côte 1 541 de 30 m de haut et de 550 000 m³ de capacité et une station de filtration de 6 000 m³ par jour.
Les besoins croissants en eau potable des 30 localités de la région et la recherche d'une meilleure rentabilité économique nous ont poussés à déplacer le site vers l'aval arasé à la côte 1 501 : ce nouveau barrage en remblais a 15 m de haut et 1 000 000 de m³ de capacité avec une station de filtration de 12 000 m³ par jour.
Au vu de ces chiffres, l'évolution du coût du mètre cube avancée par Mme Preti (19 $/m³ pour le projet initial, 33 $/m³ pour le projet actuel) est pour le moins douteuse. Pour ce qui est des vrais chiffres, le coût actualisé du mètre cube d'eau en 2014 est passé de 36 $ pour le projet initial à 28 $ pour le projet actuel.
Les deux sites de barrage se trouvent par ailleurs dans le même bassin versant et dans les mêmes conditions hydrogéologiques. La distance qui sépare le pied aval du premier de la partie amont du second est de 200 m. Plus encore, le second site respectera le Haram (Zone interdite à la construction) autant que le premier.

2 – Influence du barrage sur la nappe phréatique
La surface correspondant à la retenue du barrage occupe environ 1 % de la surface qui alimente en eau souterraine la source du Chaghour Hammana. Ce chiffre ne prend pas en compte l'alimentation du Chaghour par des voies karstiques plus lointaines. De plus, le barrage retient uniquement l'eau de ruissellement qui va à la mer et ne prélève nullement l'eau qui s'infiltre dans le sol et alimente la nappe. Le chiffre de 59 % de réduction du débit de la source du Chaghour, suite à la construction du barrage, avancé par Mme Preti est donc tout simplement absurde.
Un bureau d'études libanais a été chargé par le ministre de l'Énergie et de l'Eau pour trancher sur cette question. L'étude s'est appuyée sur les débits d'eau de la rivière de Hammana mesurés par l'Office national du Litani (ONL), sur une période de 16 ans. Cette étude a montré que d'une part, un minimum de 6,6 millions de m³ s'écoulent annuellement vers la mer, et cela a lieu surtout en hiver, et que d'autre part, la pluviométrie annuelle n'a pas d'influence sur le débit de cette source entre les mois de juin et de novembre de chaque année. Le prélèvement par le barrage d'un million de mètres cubes en hiver n'affectera donc en aucun cas le débit de la source Chaghour.

3 – Risque de pollution
L'emploi du béton bitumineux comme organe d'étanchéité pour l'eau potable est une technique très courante dans la construction des réservoirs et barrages. L'exemple du réservoir Vallon dol de capacité de 3 millions de mètres cubes qui alimente depuis plus de 40 ans la ville de Marseille en est la preuve. D'autres réservoirs destinés à l'eau potable utilisent la même étanchéité de surface faite en masque à béton bitumineux : les réservoirs supérieurs des STEP de Revin, de Montezic, les deux réservoirs supérieurs de Coo-Trois-Ponts en Belgique. Pour les barrages nous citons : Chabrouh, les barrages de Salagou, de Kruth Wildenstein, de Sainte -Cécile-d'Andorre, du Dorlay en France, de Cerro Lindo au Pérou et de Wadi Qattara en Libye.
Aucune norme européenne n'interdit l'utilisation du bitume dans les réservoirs, et la norme British Standard N BS 3416 :1991 autorise son utilisation.
L'allusion au lac de Qaraoun, décrit, à juste titre, comme un poison à ciel ouvert, mais dont la pollution est exclusivement due au rejet des eaux usées et industrielles dans le Litani en amont du barrage, témoigne du manque de cohérence dans le réquisitoire rédigé par Mme Preti. Quelle relation entre l'amiante et le béton bitumineux ? Rien que des suppositions gratuites.
Quant à la prétendue pollution en provenance du barrage, nous affirmons que cette pollution n'existerait plus, une fois le barrage réalisé. D'autre part, l'eau emmagasinée dans cette retenue étanche est tout simplement une eau de pluie naturelle ou provenant de la fonte des neiges, donc non polluée vu l'inexistence d'activité humaine.
Durant la construction et aux premières pluies, il pourrait y avoir dans toutes les sources karstiques un léger trouble instantané de l'eau très limité dans le temps. Quant aux E. Coli nous doutons fortement que quelques ouvriers, pour une présence limitée, puissent être à l'origine de ce que vous avancez. C'est impossible.

4 – Nature du sol
La nature du sous-sol, sa composition, sa stratification calcaire, calcaire marneux dur et roche karstique fissurée n'est ni friable ni liquéfiable. Des phénomènes pareils auraient lieu lors d'intenses changements dans le sol (grandes venues et écoulement d'eau...). Comment un esprit scientifique peut-il s'imaginer qu'aménager une cuvette complètement étanche sur un 1 % de la surface du bassin de Qaissamani, où l'eau retenue n'a aucun contact avec le sol ou les rives en dehors de la cuvette, peut entraîner des phénomènes pareils ? Il s'agit bien d'une méconnaissance totale de la géotechnique. De même, arriver à l'effondrement de la falaise du Chaghour relève d'une pure imagination de l'auteure (Mme Preti).
Enfin, l'argument concernant les poids additionnels de 1 million de tonnes d'eau et de 1,3 million de tonnes du barrage qui mèneront à l'affaissement de la falaise de Mghite est une preuve flagrante du manque de crédibilité, d'expérience, voire de connaissance en matière de sciences, d'ingénierie et de barrages :
– Le poids du barrage est de 0,6 million de tonnes et non de 1,3 million.
– La retenue a été creusée en grande partie dans le sol. L'eau est venue remplacer le sol excavé, le sol en place pèse deux fois plus que l'eau.
– La contrainte maximum au sol d'un barrage en remblais de 15 m de haut est minime (2,4 bars).
Mme Preti cite des exemples (le barrage de Malpasset, le barrage de Vajont : 2 barrages en voûte de grande hauteur) qui n'ont rien à voir avec le Qaissamani, qui est un barrage en remblais de 15 m de hauteur. La conception de ces deux barrages est totalement différente de celle de Qaissamani et les facteurs qui ont causé les accidents de ces deux barrages ne s'appliquent pas au nôtre. À ce propos, le barrage de Vajont avait une retenue de 170 millions de mètres cubes d'eau (inondant la vallée et les surfaces à l'aval du barrage). Cela rend la comparaison avec le barrage du Qaissamani (dont la retenue de 1 million de m3 d'eau est contenue dans une cuvette entièrement étanchée représentant 1 % du bassin versant) encore plus aberrante.

5 – Failles et réponses sismiques
La question sismique est fondamentale dans toute étude préalable à la construction d'un barrage. Parmi les 60 000 grands barrages existants dans le monde, une très grande proportion côtoie des failles et des régions à risques sismiques bien plus élevés que le Liban (3 116 se trouvent au Japon, 1 400 en Californie, 976 en Turquie, 156 en Algérie...). L'exemple du barrage de Qaraoun à proximité immédiate de la faille de Yammouné est un exemple local et il a à ce jour 54 ans d'âge.
Pour cette raison, des règles strictes de sécurité permettant aux barrages de résister à l'effet sismique existent et évoluent. Elles se font selon des critères spécifiques tenant compte de l'implantation de chaque barrage et du pays concerné.
Pour Qaissamani, malgré sa très faible hauteur, l'étude a majoré l'intensité de la force sismique pour garantir une totale stabilité du barrage lors d'un séisme. Libanconsult AGM a également exécuté une simulation de rupture du barrage et les conséquences pour Hammana. Le seul bâtiment dont les niveaux inférieurs seraient atteints par les eaux est celui construit en infraction, et qui empiète sur le lit du fleuve.
Concernant les chiffres avancés sur les magnitudes des séismes (à savoir 4,5 à 5,2 à l'échelle Richter constatées dans la région de Dahr el-Baïdar en 2012-2013), Mme Preti aurait dû contrôler les informations qu'elle avance auprès du Centre de Bhannès avant de les écrire.
Nous rappelons d'autre part qu'une mission avait été confiée par le Conseil de développement et de reconstruction (CDR) à M. Bernard Tardieu (ex-président-directeur général de Coyne et Bellier, société d'ingénierie qui a à son actif l'étude de plus de 250 grands barrages dans le monde, vice-président du Comité international des grands barrages, président honoraire du Comité français des grands barrages), qui a conclu à la fiabilité du site, aux matériaux choisis et à la stabilité de l'ouvrage.
Son rapport a ainsi permis au CDR de lancer l'étude du barrage, plans et documents d'appel d'offres, étape préalable à l'adjudication des travaux d'exécution.

6 – Rapport des professeurs de l'Université américaine de Beyrouth
Nous avons répondu en coordination avec le CDR à tous les points soulevés dans le rapport réalisé, à la demande de la municipalité de Hammana, par des professeurs de l'Université américaine. Ce rapport ne peut être considéré comme une étude de barrage. Un document global répondant à tous les points soulevés par ces professeurs, y compris ceux de l'environnement, a été remis par le CDR au Conseil d'État. Ce document a permis aux juges du Conseil d'État de mieux évaluer les divers aspects du projet, et par conséquent d'autoriser la poursuite de la construction du barrage.

7 – Étude d'impact sur l'environnement EIA
Une étude d'impact EIA conforme au décret 6 833 a été soumise au ministère de l'Environnement. Cette EIA a été agréée par le ministère qui a donné son feu vert pour la poursuite des travaux du barrage.

8 – Fonds du développement koweïtien
La procédure suivie par le fonds koweïtien pour accorder un prêt pour tout projet porte aussi bien sur la rentabilité de l'ouvrage que sur la solidité technique du dossier correspondant. En effet, des ingénieurs experts et des économistes du fonds ont examiné et étudié en détail l'ensemble du dossier de Qaissamani (plans et notes de calcul). Suite à ce processus, un prêt de 18 millions de dollars a été octroyé au projet, montant auquel il faudrait ajouter le coût des expropriations et d'ingénierie. Le total reste en dessous des 28 millions de dollars prévus par le Conseil des ministres qui a décidé de financer par l'État la différence.

9 – Les solutions de rechange
Les solutions de rechange évoquées dans l'article manquent de crédibilité. À ne citer que celle relative au forage d'un puits de 450 m de profondeur et donnant 12 litres de débit par seconde, proposé, d'après Mme Preti, par le géologue M. S. Zaatiti. Ce dernier s'est étonné des chiffres avancés en son nom.

10 – Le barrage de Chabrouh
Le barrage de Chabrouh que nous avons étudié, et dont nous avons surveillé l'exécution, a été sujet à certaines critiques amplifiées sur des détails qui n'affectent pas son fonctionnement et sa sécurité. Ce barrage fournit 60 000 m³/jour d'eau potable au Kesrouan et au Metn durant la période d'étiage. Je me demande ce que feront les habitants du Kesrouan sans Chabrouh en été.
Pour conclure, nous affirmons que nous tenons toujours à collaborer avec les ingénieurs et les vrais défenseurs de l'environnement, et nous resterons à leur écoute pour toute sauvegarde de l'environnement.
Nous nous devons de remercier Mme Preti pour la belle photo qui montre la falaise du Chaghour et la grande quantité d'eau qui se déverse, de laquelle nous prélèverons dans le futur une fraction pour remplir notre barrage avant que cette eau ainsi que beaucoup d'autres eaux au Liban ne se perdent dans la mer.
Ainsi l'eau ne sera pas perdue dans la mer et la vérité ne sera pas perdue sous des prétentions légères.

Antoine MEOUCHY
Président de Libanconsult AGM
Ancien président du Comité des eaux et barrages à l'ordre des ingénieurs
Vice-président du Comité libanais des grands barrages

*Libanconsult AGM, société créée en 1967, a à son actif l'étude de plus de 10 grands barrages au Liban et à l'étranger ainsi qu'une multitude de lacs collinaires de grande capacité.

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