Le député Samy Gemayel a souligné la nécessité d'initier un véritable « processus de vérité, de remise en question et d'autocritique » au Liban, qui puisse servir de base à un pardon mutuel et à un rétablissement de la confiance entre Libanais, travail qui a été rendu impossible depuis la fin de la guerre du fait de l'occupation syrienne du pays.
Lors d'une allocution prononcée dans le cadre du colloque « Le pardon, un défi dans l'histoire », organisé par l'Institut catholique d'études supérieures à La Roche-sur-Yon en Vendée, le député Kataëb a commencé par évoquer la question du « pardon collectif » qui aurait dû suivre la guerre de 1975-1990 au Liban. « Malheureusement, les circonstances historiques ont fait que les Libanais n'ont pu tourner la page de la guerre, pour la simple raison qu'ils ne se sont pas pardonnés », a-t-il dit.
Rappelant que la guerre du Liban avait été « une conjugaison de dissensions internes et d'intérêts régionaux et internationaux », M. Gemayel a dit : « Nous avons vécu durant cette guerre des atrocités de toutes parts, chacun percevant la vérité sous son angle, nul n'essayant de comprendre les motivations de l'autre ou de faire taire le bruit des canons. En raison d'un grand problème de compréhension et de dialogue, nous n'avons pas réussi à régler nos problèmes pacifiquement. Notre système politique était défectueux, et nous nous sommes montrés incapables de discuter entre nous pour résoudre nos problèmes et laisser nos institutions arbitrer. Nous nous sommes plongés dans une guerre de 15 ans. Or, avec le recul, il s'avère que chacun détenait une partie de la vérité. »
Puis, le 13 octobre 1990 a marqué la fin des combats et le passage à « une occupation syrienne de quinze ans jusqu'en 2005 ». « D'un jour à l'autre, le Liban va tourner la page d'une guerre de 15 ans, au terme de 150 000 morts, de massacres et d'atrocités, sans aucun travail sur soi, sans travail de vérité, justice et réconciliation comme en Afrique du Sud », a affirmé Samy Gemayel.
Et de poursuivre : « Or le pardon est le résultat d'un processus. Il ne peut exister qu'au terme d'un long travail de réflexion, de compréhension mutuelle, de vérité, de recherche, d'autocritique, de la part de chacune des parties au conflit. Tout cela n'a pas été fait, les Syriens étant trop pressés de tourner la page et de laisser les choses en l'état, pour pouvoir réembraser les esprits au moment venu, si leur domination venait à être remise en question. Ils voulaient geler la situation pour jouer le rôle d'arbitre, de "père", et ceux qui ont payé le prix de cette paix étaient les chrétiens du Liban, évincés de la vie politique pendant quinze ans. (...) »
La pax syriana et l'impossible travail de mémoire
« La page de la guerre a été tournée aux dépens des chrétiens, sous le label des accords de Taëf, qui sont tout ce qu'il ne faut pas qu'un pardon soit : une mise en scène voulant montrer au monde que les Libanais étaient en train de réfléchir à des réformes constitutionnelles et de sortir de la guerre civile, alors qu'en réalité, les participants n'étaient que figurants dans une pièce de théâtre composée par les forces régionales et internationales, le régime syrien, l'Arabie saoudite, les Américains », a noté M. Gemayel.
« Résultat, jusqu'en 2005, nous avons vécu sous la pax syriana, les Syriens agissant pour résorber le moindre embryon de conflit. En 2005, ils se sont retirés du Liban sous la pression internationale et du peuple libanais, avec la révolution du Cèdre. L'arbitre, le "grand frère" a disparu, et tout ce que nous n'avons pas effectué comme travail de mémoire a soudain ressurgi, quinze ans plus tard, comme si ces années écoulées n'avaient pas existé, et comme si les Libanais venaient de sortir de la guerre », a-t-il ajouté.
Faisant le point sur la situation actuelle, Samy Gemayel a indiqué : « Les tensions n'ont jamais été aussi présentes qu'aujourd'hui, les crises politiques se succèdent, le manque de confiance absolu règne, et c'est là que nous réalisons combien nous avions besoin d'une vraie réconciliation, d'un véritable pardon, parce que le processus de réconciliation, suivi d'un pardon, sont les conditions sine qua non du regain de confiance. On ne peut pas rebâtir une société sans la confiance des uns envers les autres. Pour ce faire, nous avons besoin de passer par un processus de vérité, de remise en question et d'autocritique, qui sera suivi d'un pardon. Et ce n'est qu'une fois qu'on se sera pardonnés mutuellement qu'on pourra avoir confiance les uns envers les autres. Le pardon ne peut pas être unilatéral, mais le fruit d'une action collective, bilatérale. »
Et M. Gemayel de souligner : « L'absence d'un tel processus de pardon et de réconciliation a fait que la confiance n'est toujours pas présente entre Libanais et que nous n'arrivons toujours pas à bâtir notre pays sur des bases saines. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Nous pouvons toujours commencer ce travail nécessaire. Nous sommes en 2014, la guerre a pris fin en 1990, et nous n'arrivons toujours pas à rédiger un livre d'histoire ! Nos élèves n'arrivent pas à étudier l'histoire de leur pays parce que nous ne sommes pas d'accord sur une seule version. Or un peuple qui n'est pas capable d'écrire un livre d'histoire, ce n'est pas un peuple qui peut bâtir une société saine et un avenir. Sans histoire, nous n'avons pas d'avenir. »
« Non à la vengeance »
Après avoir évoqué l'existence d'initiatives bilatérales, notamment du parti Kataëb, pour tourner la page de la guerre, Samy Gemayel a déploré l'absence de tout processus global, étatique dans ce sens. « Il est temps de bâtir la société sur des bases saines, d'exprimer nos peurs, nos ambitions, notre vision du pays, nos points d'accord et de désaccord, et tout ce qui peut aider à refonder la confiance entre les Libanais, afin de bâtir un État moderne et une paix durable au Liban », a-t-il noté.
« Il existe actuellement un sentiment de peur mutuelle entre les communautés qui ne peut être résolu qu'à travers ce processus de réconciliation et de vérité », a souligné le député Kataëb.
Et de conclure sur son expérience personnelle, celle d'un homme qui a perdu, du fait de la violence, cinq membres de sa famille : son frère Pierre, son oncle Bachir, sa cousine Maya, et deux autres cousins. « Mais cela n'a fait que renforcer ma détermination à me battre pour un Liban moderne, un pays de paix et de liberté. Le Liban est une exception dans la région, une démocratie, un pays de libertés, une Constitution qui ne fait aucune référence à la religion ou à Dieu, et c'est d'ailleurs la seule dans la région qui ne le fasse pas. Les Libanais considèrent leur pays comme un pays refuge pour tous les persécutés de la région. (...) C'est une cause pour laquelle je suis prêt à donner ma vie. Pour nous, être libanais ou chrétiens libanais, c'est surtout porter des valeurs : les droits de l'homme, le respect de l'autre, la liberté, l'ouverture, l'acceptation de l'autre tel qu'il est, le pardon. Il faut défendre ces valeurs dans une des régions les plus dures à gérer, les plus confrontées à la violence. Avoir un havre de paix au Moyen-Orient vaut tous les sacrifices du monde. En tant qu'individu, je n'accuse personne, je n'ai de rancune envers personne, je sais que les membres de ma famille défendaient une cause. Le seul moyen de vivre en paix avec moi-même est de continuer à défendre cette cause noble : la liberté, l'ouverture, la paix, le respect de l'autre, de sa différence et le multiculturalisme. Continuer à la défendre est le moyen de vivre en paix avec moi-même et de ne pas succomber à toutes les tentations de vengeance. Je suis chrétien, et la vengeance n'existe pas dans mon échelle de valeurs. Utiliser la violence pour contrer la violence n'existe pas dans mon échelle de valeurs. Se défendre, oui, si l'on est agressé... mais se venger, non. »


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10 h 24, le 11 février 2015