X

Scan TV

Daech, ou le retour de la Gorgone

Pas très cathodique
07/02/2015

Les images de propagande diffusées par Daech, et reprises par certaines chaînes de télévision (dont Fox News), ont quelque chose de profondément corrupteur, puisque ce n'est rien d'autre qu'une pornographie de la violence qu'elles offrent ; de la violence brute et brutale, crue et cruelle, comme le prouvent, après les décapitations de journalistes, le bûcher inquisitoire dressé pour le pilote jordanien Moaz al-Kassasbeh.
En faisant sauter graduellement tous les tabous qui rattachent l'individu à son humanité, Daech cherche à ré-ensauvager la cible, le spectateur, au nom d'un retour à un islam des origines rigoriste, fondamentaliste. L'exécution barbare étant filmée, le groupe compte sur une curiosité malsaine du spectateur, qui poussera ce dernier à regarder les images sensationnelles, parce qu'outrepassant toutes les limites de ce qui est humainement acceptable. Le message est fort parce qu'il est paradoxal, suscitant en même temps le désir morbide de la transgression et la répulsion de l'horreur visuelle, qui n'est pas virtuelle ou mise en scène, comme dans les snuff movies, mais bien réelle, tragique.
Il est possible de comparer, dans ce sens, ce que Daech offre en pâture aux spectateurs au mythe de la Gorgone Méduse. Dans la mythologie grecque, Méduse, représentée sous les traits d'une jolie femme avec des serpents sur la tête, avait, par son regard, le pouvoir de changer ceux qui la regardaient en pierre. C'est pourquoi l'historien français Jean-Pierre Vernant en fait un archétype de monstruosité fondée sur l'ambiguïté, celle du « brouillage systématique de toutes les catégories ».
Il ne faut pas négliger le résultat de ces images, pour qui s'aventure à les laisser imbiber son âme. L'éthique journalistique et le bon sens citadin voudraient qu'elles soient spontanément et carrément bannies du champ public, pour ne pas donner satisfaction aux terroristes en exhibant leurs sales besognes. Car, au-delà de la terreur qu'elles suscitent, elles ont une mission politique, en profondeur, sur le plan symbolique.
Pourquoi un mouvement radical comme Daech, qui se réclame d'une version fondamentaliste de l'islam, religion qui prohibe l'icône au titre de l'interdit du Sacré, utilise-t-il à profusion les images?
Pour l'épistémologue Antoine Courban, il est clair qu'« en détruisant les formes "visibles" du Verbe (livres, statues, monuments), Daech affirme que seule la lettre du Coran, ainsi que la littérature qui en dérive peuvent circonscrire tout le Sacré ».
Pourquoi, dans l'univers lugubre de Daech, tous les visages sont-ils cachés et les images fabriquées à profusion ?
«Ce ne sont surtout pas des icônes car elles ne sont pas le reflet de quelque chose d'invisible. Ce sont des idoles qui affirment le culte païen du pouvoir originaire, un pouvoir qui ne tolère aucun autre pouvoir au-dessus de lui ou à côté de lui, qui inféode, seulement », estime le professeur Courban.
Pour lui, cette lecture implique que « nous nous trouvons en plein immanentisme, comme dans le "temps intermédiaire" de la révolution khomeyniste. Ces images contiennent tout le message, et dans tous ses détails : "Je suis Tout", ou "Je suis Dieu", le "Je" renvoyant à une instance de ce monde et non au transcendant ».
En d'autres termes, Daech ne cherche pas, par ses représentations abusives, grotesques de la violence, à transmettre un message transcendant, sacré, lié à une quelconque symbolique religieuse, quelle qu'elle soit. L'organisation se focalise sur la transmission d'un message primaire, orgiaque, dont l'objectif est pragmatiquement destiné à des enjeux de pouvoir.
Il est possible de conclure ce que sont ces enjeux à travers trois réactions, affligeantes, enregistrées ces derniers jours dans deux pays arabes, après la vidéo de l'immolation du pilote jordanien. D'abord, le retrait émirati de la coalition internationale contre Daech : ce dernier prouve que la propagande visuelle de l'organisation a porté et que la terreur a fait son chemin dans l'esprit de certains dirigeants arabes. Ensuite, la double-réaction égyptienne, aussi bien celle de Sissi, qui a fait passer le film en boucle sur les chaînes de télévision locales dans l'esprit d'intimider, à l'échelle interne, les Frères musulmans contre lesquels il se trouve en guerre, que celles d'al-Azhar, qui a menacé de « crucifier, brûler, etc.» les terroristes. Cette double-réaction est probablement une victoire inespérée pour Daech. Elle est en effet nettement plus avantageuse, à long terme, que le simple effet de terreur. Elle prouve que l'imagerie de la cruauté est en train de faire son chemin au niveau de l'autorité à travers un effet de mimétisme pervers. Cette réaction équivaut d'ores et déjà à reconnaître le triomphe de la culture de la cruauté sur toute possibilité de conspuer et d'exorciser la violence. Nietzsche ne disait-il pas qu'il fallait « prendre garde, en luttant contre les monstres, de ne pas en devenir un soi-même » ?
Face à ce spectacle, la seule voie de salut pour l'individu sera de rejeter intégralement l'imagerie et sa symbolique, sans quoi son humanité risquerait d'être compromise. Ce message, beaucoup de citoyens jordaniens et arabes musulmans l'ont compris, exaspérés et choqués par l'exécution visuelle du pilote, puisque, ce faisant, Daech a placé chaque musulman, et, au-delà, chaque être humain, face à un choix : se soumettre à sa loi, son joug, son modèle, sa violence, ou connaître le sort de Moaz al-Kassasbeh.
Or c'est justement l'erreur monumentale qu'avait commise Abou Moussab el-Zarkaoui, lequel raffolait de ce genre d'exécutions violentes mises en scène et diffusées, puisqu'elle lui avait valu le blâme, en 2005, d'Ayman el-Zawahiri (et de Ben Laden), qui jugeait ces images contre-productives dans « la bataille d'al-Qaëda pour gagner les cœurs et les âmes de la communauté des croyants ». À raison, puisque ce sera là le début du déclin de l'organisation en Irak.
À travers cette mise en scène, celle de trop, Daech a donc sans doute commis, pour des raisons tactiques, une erreur de propagande stratégique. Et, à long terme, sans doute mortelle.

À la une

Retour à la page "Scan TV"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Soeur Yvette

Sans commentaire...on ne peut donner un nom a ces violences...Que Dieu nous preserve....prions et jeunons...

Halim Abou Chacra

Oui, Daech, la monstre, réussit "splendidement", à présenter l'islam au monde entier comme la religion de la barbarie. Il faut espérer, malgré tout, que le monde arabe et musulman se révoltera contre cette organisation super barbare.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Du fait de leur prétendue wilâïyâh Per(s)cée et califat fantasmé désertiques, asiatiques simili-exotiques, "divin" fakkîh et super bidon calife anthracites et noircis ; il fallait s'y attendre ; apparaissent comme enivrés par leurs présumés derniers succès ! Tandis que des exégètes, niais, opèrent de subtils distinguos entre ces notions aussi cousines que le néofascisme fakkihiste, le djihadisme néofasciste, le dur et même le mou, la réaction salafiste, l’archaïsme fakîhàRieniste et un néofascisme islamiste globalement sunnito-chïïtique. Soit toutes sortes de catégories qui doivent aider les Sains eux éhhh éhhh syriens, irakiens et libanais à moduler leurs craintes et leurs exaspérations lorsqu'ils font l'addition de ceux qui, parmi ces hurluberlus, ne veulent pas d’eux sauf bien sûr à leurs babouches ou à leurs kroumirs cloutés ! En sus tous pleins de haine, stigmatisant ces Sains pas assez flagorneurs à leurs yeux et les menaçant vu leur indocilité. Au nom d’un allâh, d’un walïï ou même d’un calif ? Maybéh, et de nouveau grâce à moult new affidés chïïtiques et sunnitiques fanatisés. Et il n'est pas de jour, en tout cas, sans qu'une saillie, à moins que ce ne soit plutôt une fatwa Califale ou Per(s)cée, ne vienne rappeler à ces Sains qu'il pourrait leur en cuire s'ils continuaient à tant dénoncer l'itinéraire de ces hirsutes désormais surarmés. Mais qu’on soit rassuré : "Cez-ébaubis devront balayer dans et devant la porte de leur niche ; bien la laver et bien la récurer !".

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Cuicumque capella bonum olet." ! Du fait de leur prétendue wilâïyâh Per(s)cée et califat fantasmé, désertiques, asiatiques simili-exotiques, "divin" fakkîh et bidon calife anthracites et noircis; il fallait s'y attendre ; apparaissent comme enivrés par leurs présumés derniers succès ! Tandis que des exégètes niais, opèrent de subtils distinguos entre ces notions aussi cousines que le fascisme fakkihiste, le djihadisme fasciste, le dur et même le mou, la réaction salafiste, l’archaïsme fakîhàRieniste et un néofascisme islamiste globalement sunnito-chïïtique. Soit toutes sortes de catégories qui doivent aider les Sains eux éhhh syriens, irakiens et libanais à moduler leurs craintes et leurs exaspérations lorsqu'ils font l'addition de ceux qui parmi ces hurluberlus ne veulent pas d’eux sauf bien sûr à leurs babouches ou kroumirs cloutés ! En sus tous pleins de haine, stigmatisant ces Sains pas assez flagorneurs à leurs yeux et les menaçant vu leur indocilité. Au nom d’un allâh, d’un walïï ou d’un calife ? Maybéh, et de nouveau grâce à moult new affidés chïïtiques et sunnitiques fanatisés. Et il n'est pas de jour, en tout cas, sans qu'une saillie, à moins que ce ne soit plutôt une fatwa Califale ou Per(s)cée, ne vienne rappeler à ces Sains qu'il pourrait leur en cuire s'ils continuaient à dénoncer l'itinéraire de ces hirsutes désormais surarmés. Mais qu’on soit rassuré : "Cez-ébaubis devront balayer dans et devant la porte de leur niche ; bien la laver et bien la récurer." !

L'Orient-Le Jour

Merci pour la correction

Ma Fi Metlo

"Pour lui, cette lecture implique que « nous nous trouvons en plein immanentisme, comme dans le "temps intermédiaire" de la révolution khomeyniste." On a un bon article Michel H.G , mais pour l'amour du ciel vous ne pouviez pas fiche la paix a Khomeyni , etiez vous oblige de mentionner la revolution iranienne dans ce meli melo barbarabe Sunnite ? J'ai bien saisi votre insinuation , elle est meme relevante , mais dans ce forum beaucoup ne sont pas prepare a comprendre les nuances , et c'est pas tres cathodique de vouloir les flouer en faisant vous meme du daech , frapper leur esprit faible .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE NOM DU PILOTE EST : MOAZ EL KASSASBEH. QUAND À L'ARTICLE... IL DIT TOUT !

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les signatures du jour

Le Journal en PDF

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

X
Déjà abonné ? Identifiez-vous
Vous lisez 1 de vos 10 articles gratuits par mois.

Pour la défense de toutes les libertés.