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Moyen Orient et Monde

« Le risque de partition du Yémen est plus fort que jamais »

Décryptage

Spécialiste de la péninsule Arabique, Laurent Bonnefoy analyse pour « L'Orient-Le Jour » les possibles conséquences de l'offensive des houthis.

21/01/2015

« Aujourd'hui, le risque de partition du Yémen est plus fort que jamais », explique à L'Orient-Le Jour Laurent Bonnefoy, politologue spécialiste des mouvements salafistes et de la péninsule Arabique contemporaine. Un constat alarmant qui met en évidence la constante détérioration de la situation dans ce pays, trois ans après le début d'un fort mouvement de manifestation qui devait aboutir à l'éviction de l'ancien président Ali Abdallah Saleh. Il faut dire que les facteurs susceptibles de transformer le chaos actuel en une véritable partition du pays ne manquent pas. Entre l'offensive du mouvement Ansarullah contre le gouvernement yéménite, la tentative de retour au pouvoir du clan de Saleh, les velléités sécessionnistes de certains Sudistes, les attentats terroristes de plus en plus ciblés contre les chiites menés par la branche d'el-Qaëda dans la péninsule Arabique (Aqpa) et enfin le jeu des puissances régionales, le Yémen est confronté à une série de problématiques dont les frontières apparaissent de plus en plus floues.

 

Le pouvoir des houthis
Les houthis, miliciens chiites du mouvement Ansarullah, viennent de s'emparer du palais présidentiel tout en encerclant la résidence du Premier ministre, Khaled Bahah, et en menaçant le président Mansour Hadi. Cette opération, qui vise à annihiler tous les pouvoirs institutionnels et qui s'apparente fortement à un coup d'État, amène à de sérieuses interrogations sur la puissance réelle de ce mouvement. Comment une milice peut-elle faire plier à elle seule tout un État ? Bénéficie-t-elle du soutien de la population ou de celle d'une puissance extérieure ?
Concernant la première question, il est désormais évident que les houthis ne pouvaient pas mener une telle opération sans l'appui objectif des fidèles de l'ex-président Saleh, « parmi lesquelles figurent des segments importants de l'armée qui avait été écartée en 2011 », rappelle M. Bonnefoy. « La puissance propre de chacun de ces deux acteurs peut les amener à croire qu'ils peuvent instrumentaliser l'autre », explique l'expert, mais en l'absence d'un quelconque consensus idéologique, il est permis de penser que cette alliance ne tiendra pas. Non seulement parce qu'elle résulte d'une temporaire convergence d'intérêts, mais aussi, et surtout, parce que « les leaders du mouvement n'oublient pas qu'ils étaient confrontés il y a peu à une offensive dirigée par Saleh lui-même », rappelle M. Bonnefoy.


Concernant la deuxième question, « s'il est difficile de mesurer leur appui populaire, on peut penser que les houthis bénéficient d'un soutien important du fait du ras-le-bol général contre la lenteur de la transition. Aux yeux de beaucoup, ils apparaissent actuellement comme les seuls à pouvoir faire plier le gouvernement, comme ils l'ont fait concernant la hausse des prix du carburant, et à défendre la population contre le groupe Aqpa », explique M. Bonnefoy. Cela dit, le projet du mouvement Ansarullah n'est pas très clair et évolue au fur et à mesure qu'il obtient de nouveau gains territoriaux ou symboliques, ajoute l'expert. En fait, la puissance du mouvement se trouve confrontée à au moins deux limites. Un : le Yémen survit essentiellement grâce à l'aide internationale, et s'ils prenaient définitivement le pouvoir, « les houthis auraient beaucoup de difficultés à consolider cette aide », indique M. Bonnefoy. Deux : « Les houthis occupent principalement des régions où le chiisme, de tendance zaïdite, est majoritaire, mais en admettant qu'ils prennent le contrôle de tout le Yémen du Nord, ils ne pourront pas aller plus loin. Les Sudistes n'accepteront pas la présence de ce mouvement, même si une partie d'entre eux voit plutôt d'un bon œil les agitations qui troublent le Nord dans la perspective de leur projet sécessionniste », argumente le spécialiste. C'est en fait l'accès à la mer Rouge, point essentiel pour les houthis, qui pourrait amener les acteurs à de violentes confrontations.

 

La perplexité de l'Arabie saoudite
« Le royaume saoudien semble perdu face à la situation au Yémen », commente M. Bonnefoy. Alors qu'il a participé à la marginalisation de son principal allié, le parti al-Islah, le royaume saoudien se retrouve assez isolé face à la montée en puissance de deux ennemis : d'un côté, les houthis soutenus par leur rival iranien, de l'autre, le groupe Aqpa qui ne cache pas ses projets d'attentats contre le royaume. « Le régime saoudien a conscience que les houthis sont les seuls à pouvoir pousser el-Qaëda dans ses retranchements, et la question de la lutte contre le terrorisme apparaît actuellement prioritaire pour de nombreux dirigeants du royaume », analyse l'expert. Selon lui, il serait tout à fait envisageable d'imaginer un compromis irano-saoudien sur la question d'un retour de l'ancien régime au pouvoir. Dans ce cas-là, le mieux placé pour succéder à M. Hadi ne serait autre que Ahmad Saleh, le fils de l'ex président, actuellement ambassadeur aux Émirats.

 

(Lire aussi : El-Qaëda cherche à regagner le terrain perdu dans la mouvance jihadiste)

 

Aqpa/ EI : vers une même logique ?
La dernière question qui se pose sur le sujet concerne la possible évolution de la stratégie d'Aqpa. En effet, si la branche la plus dangereuse d'el-Qaëda s'attaquait avant exclusivement à des soldats en réponse aux frappes des drones américains, elle cible aujourd'hui essentiellement les houthis. Cette réorientation stratégique, qui exacerbe encore plus les tensions confessionnelles, n'est pas sans rappeler la logique de l'État islamique en Irak et en Syrie. Mais pour l'expert, malgré ses rapprochements, il y a encore de grandes différences tant au point de vue stratégique qu'au niveau de celui de la barbarie entre les deux groupes jihadistes. « À titre d'exemple, Aqpa présente ses excuses à chaque fois que des civils sont tués au cours de ses attaques. Ce mouvement accorde beaucoup d'importance à la cohérence entre sa propagande et ses actions », analyse-t-il.
Enfin, au regard de tous ces éléments, il est difficile d'être optimiste sur l'avenir de ce pays qui tire son nom de l'appellation que lui donnaient autrefois les Grecs et les Romains : l'Arabie heureuse.

 

 

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