Incontestablement, la présence en tête du cortège parisien de plusieurs dirigeants de pays du monde musulman, ce dimanche 11 janvier 2015, marque une réprobation unanime du massacre des rédacteurs de Charlie Hebdo, survenue le mercredi précédent. Le Palestinien Mahmoud Abbas, le Malien Ibrahim Boubacar Keïta ou encore le roi de Jordanie se tenaient aux côtés tant des principaux chefs d'État et de gouvernement européens que des victimes, pour protéger la démocratie contre le péril jihadiste.
La publication en 2006 de douze caricatures du prophète Mohammad par le journal satirique, au nom de la liberté de la presse, avait pourtant été qualifiée de blasphème par beaucoup. Elle avait attiré l'ire des extrémistes sur les rédacteurs de Charlie Hebdo et provoqué des manifestations de réprobation dans un monde musulman pluriel.
L'islam est en effet parcouru et structuré par différentes lignes de fracture, qu'elles soient culturelles, ethniques ou encore confessionnelles. Ainsi, la deuxième religion du monde après le christianisme se scinde traditionnellement entre sunnites attachés à la tradition de Mohammad et chiites qui suivent le message de ses descendants. Par ailleurs, les musulmans se trouvent principalement du Maroc jusqu'aux confins de la Chine et de l'Europe du Nord jusqu'en Afrique subsaharienne.
Cette diversité n'explique néanmoins que partiellement les différents registres employés par les dirigeants des pays de tradition islamique pour condamner l'assassinat de Charb, sa bande et d'autres anonymes, soit un total de douze personnes. Ces nuances démontrent que les frontières de l'axe du mal, telles que dessinées par George Bush Junior au lendemain du 11 septembre 2001, sont au moins obsolètes, à défaut de n'avoir jamais été pertinentes.
Ainsi, les principales institutions internationales du monde islamique, comme l'Université al-Azhar au Caire, ont rapidement condamné ces crimes dans un registre religieux.
De même, au Liban, le controversé Hassan Nasrallah, chef de file du Hezbollah chiite qui avait mis en déroute l'armée israélienne en 2006, cherche à se démarquer de l'État islamique. Lors de son prêche du vendredi 9 janvier, il a ainsi déclaré que les groupes terroristes étaient plus nuisibles à l'islam que les caricaturistes qui représentent le Prophète ; il n'a toutefois pas fait de référence explicite aux événements de Paris.
Par ailleurs, la présence d'importantes communautés émigrées favorise le maintien de liens encore très étroits avec l'ancien colonisateur. Au Maghreb, l'Algérie et la Tunisie, représentées à Paris, ont condamné la tuerie sans réserve. Le Maroc s'est associé à cette condamnation sans toutefois se joindre au cortège.
La politique internationale justifie aussi une condamnation officielle. La présence dans le cortège parisien du président palestinien Mahmoud Abbas, à proximité de Benjamin Netanyahu, manifeste un refus sans réserve de cette barbarie. Ce refus est également celui du Hamas, synonyme d'organisation terroriste en Occident. La quête actuelle de soutiens internationaux pour la reconnaissance d'un État palestinien et la volonté de se démarquer des accusations de terrorisme dans le conflit israélo-palestinien, aujourd'hui insoluble, peuvent également expliquer ce déplacement remarqué.
De même, l'Iran, principale nation chiite, qui avait été inclus dans l'axe du mal par George Bush après le 11 septembre 2001, condamne le meurtre des caricaturistes ; il souligne toutefois l'abus de la liberté d'expression qu'ils auraient commis en publiant les caricatures du Prophète en 2006. Si ce pays punit toujours de mort le blasphème, sa modération tranche largement avec la condamnation à mort émise par l'ayatollah Khomeyni en 1989 contre l'écrivain britannique Salman Rushdie, suite à la publication des Versets sataniques. Les efforts de l'actuel président modéré, Hassan Rohani, pour sortir le pays de son isolement international motivent sans doute cette retenue.
La situation interne de certains États dicte parfois les termes de leur condamnation des attentats de Paris. Le royaume saoudien, allié incontournable de l'Occident au Proche-Orient, réprouve sans aucune équivoque l'attentat du 7 janvier, cette fois sur le terrain religieux. D'une stabilité inégalée, il entend se démarquer des accusations internationales de soutien au rigorisme et à la guerre sainte dont il est l'objet et conforter sa position de chef de file des nations sunnites dans le monde.
Dans un autre registre, la préservation d'équilibres intérieurs parfois très fragiles conduit à une condamnation en des termes choisis, sur un terrain purement sécuritaire. Ainsi, la monarchie sunnite de Bahreïn, enclavée entre la République islamique d'Iran et l'Arabie saoudite, est confrontée à une révolte de sa majorité chiite ; son souverain a mis l'accent sur l'antiterrorisme. L'Égypte, qui doit faire face à un grave péril jihadiste, a fait de même, tout comme l'ancien fief de Ben Laden et du régime taliban, l'Afghanistan, qui demeure une poudrière ethnique et confessionnelle.
À rebours de cette unanimité religieuse ou antiterroriste, l'État islamique et el-Qaëda, auxquels appartenaient respectivement Amedy Coulibaly et les frères Kouachi, ont qualifié de héros les assassins de Charlie Hebdo. Ces deux organisations, qui se réclament du sunnisme, ont dans leurs gênes la croisade contre l'Occident.
En définitive, cette réprobation générale, même aux accents pluriels, démontre que le choc des civilisations, tant redouté, n'est aujourd'hui pas d'actualité parmi les dirigeants du monde musulman. Elle confirme également que la guerre sainte n'est pas la règle pour la grande majorité de leurs peuples.
La présence de nombreux anonymes de confession musulmane dans la marche historique de dimanche dernier confirme qu'il faut définitivement en finir avec la représentation malheureuse, mais souvent plébiscitée, d'une armée d'étrangers, retranchés et prêts à partir en guerre contre le pays dont ils sont issus pour beaucoup.
Étienne JABOEUF
Avocat à la Cour-France
Nos lecteurs ont la parole - Étienne Jaboeuf
Charlie, ou la réprobation des jihadistes dans la diversité
OLJ / le 17 janvier 2015 à 00h00

