Non, je n'ai rien oublié... Un don ou une tare ? Une aubaine ou une sacrée malchance ? Il est important de pouvoir oublier. De savoir oublier. Non, je n'ai rien oublié. Justement, si. Heureusement. Heureusement que l'être humain a cette importante capacité d'oublier. L'oubli : Ob-liveo. « Devenir noir ». Absence, diminution, disparition des souvenirs. Des visages, des instants, des peines. Ce processus, souvent plus progressif que spontané (à moins d'être très fort), de zapper des souvenirs qu'on avait enregistrés est essentiel. Réminiscences nécessaires ? Dramatiques ? Futiles ? Peu importe, ce qui compte, c'est oublier.
Parfois, on aimerait retenir certains moments, figer l'heure et le temps, laisser à jamais un visage dans nos souvenirs. Quand on perd quelqu'un de cher, on sait qu'on va l'oublier peu à peu. Pas lui en tant que tel. Mais un jour, on aura oublié la résonance de sa voix, la douceur de sa peau, son regard. Il ne restera que des images. Des scènes puisées ici et là. On fermera les yeux pour tenter de se rappeler son odeur. Et même si on a acheté son parfum, qu'on l'a porté comme une relique, cette odeur-là ne sera pas la même que celle à qui on a dit au revoir il y a trois ans. Cette odeur-là, on se la sera appropriée. Jusqu'à ce que l'on change de fragrance, sans pour autant trahir l'autre. Alors, on feuillète ses albums, revoit des vidéos pour capturer l'autre en mouvement. Pour attraper un geste, un sourire qu'on n'avait jamais aperçu auparavant. Sauf qu'on sait pertinemment que, malgré tout, cette personne-là sera ancrée en nous à jamais, qu'on ait oublié ou pas son grain de beauté sur la pommette. Ne plus pouvoir s'accrocher. Et pourtant. Pourtant, il faut laisser les morts partir. Les laisser tranquilles. Les oublier de temps en temps, les oublier de plus en plus souvent. Ne garder d'eux que le meilleur. Arrêter de les solliciter. Cette sorte d'oubli, vital pour faire son deuil, on est contraint de l'accepter quand la perte surgit, et c'est ce qui nous angoisse le plus.
Alors que c'est exactement l'inverse qui se produit dans le cas d'un autre deuil. Le deuil amoureux. On est terrifié par l'idée de ne jamais pouvoir oublier l'autre. De ne pas réussir à l'extraire de nous. De l'avoir dans la peau ad vitam aeternam. Dans chaque pore. D'avoir le cœur dans les tripes à chaque fois qu'on le/la croise. De ne pas parvenir à s'en remettre. De penser qu'on n'aimera plus jamais. Et pourtant. Pourtant, un jour, une nuit, l'autre s'efface de notre disque dur. Il s'extirpe des quatre cavités qui forment le cœur. Et il disparaît comme il est survenu. Comme ça, sans qu'on s'en soit vraiment rendu compte. Grâce aux étapes successives du deuil, mais aussi et surtout grâce à notre cerveau qui peu à peu a pris le pouvoir sur nos émotions. Ce jour-là, les souvenirs se sont estompés, ils n'ont plus la même ampleur. Parfois, ils ne laissent même pas de traces. Le cerveau a rayé des mois, des années de vie à deux. On ne ressent plus le vide qu'a laissé le départ de l'autre. Ni dans l'espace d'une chambre ni dans l'espace intérieur. Cet intérieur dont on s'empare à nouveau. Étonnant phénomène. « Ça ne me fait plus rien. C'est comme si elle/il n'avait jamais existé. » Jeté(e)s aux oubliettes, zappé(e)s comme ces chaînes de télé qu'on n'a même pas daigné programmer dans nos favorites.
L'oubli protecteur, l'oubli sain, pas celui du refoulement ; l'oubli et sa fonction réparatrice est le moteur même de notre bien-être. Sauf, bien évidemment, dans des cas particuliers. Quand on oublie d'où on vient, quand on a besoin de se faire oublier. Qu'on oublie un nom, un anniversaire, un rendez-vous, des oublis. Et ces oublis mineurs : ses lunettes, son téléphone, son parapluie. Sa tête. Ce n'est pas bien grave, elle est dans l'entrée, à côté des clés.


L'oubli protecteur qui nous éloigne de nos maux pour oublier aussi qu 'on vit dans un pays instable .
12 h 39, le 17 janvier 2015