Je suis Charb, Cabu, Wolinski, Tignous. Je suis Samir. Je suis Gebran. Et bien d'autres, tombés avant eux. J'écris. Je dessine. Je pense. Donc je suis...
Mais eux ne sont plus. Leurs plumes non plus. Morts pour avoir écrit. Ou dessiné.
Nous avons tous brandi un stylo place des Martyrs pour un dernier au revoir à Samir. « Gebran n'est pas mort et an-Nahar continue », avait titré le quotidien libanais au lendemain de l'assassinat du journaliste. Nous sommes tous Charlie, peut-on lire partout en France, depuis ce funeste 7 janvier 2014.
Des mots et des gestes forts. Symboliques. Vains. Car nous continuons peut-être. Mais sans eux. Et non, ça n'est pas tout à fait pareil. Parce que eux sont partis à jamais. Ils auront donc gagné quelque part. Les monstres.
Alors, que veut dire en 2015, pour un Libanais, une Libanaise, être Charlie ?
Être Charlie ne veut pas dire que l'on apprécie forcément l'humour de Charlie Hebdo. Mais être Charlie, c'est se battre pour que ces caricatures, parodies et autres simulacres continuent de paraître librement, quitte à y répondre avec le même sens de l'humour, par des singeries. Ou, plus sérieusement, en empruntant le chemin du tribunal. Car, en France, pays des droits de l'homme, de la liberté d'expression, l'autre peut exposer ses idées librement, même si l'on n'est pas en accord avec lui. Et c'est à la justice seule de trancher et de juger s'il y a eu offense.
Il est vrai que depuis des décennies, les hommes et les femmes libres du Liban se battent. Que rien n'a jamais été facile pour eux. Leur sang et leurs larmes versées n'ont pas toujours entraîné l'adhésion ni la solidarité mondiale. Martyrs après martyrs, ils sont tombés. Les Libanais, abandonnés à leur triste sort et payant le prix de la realpolitik des grandes nations, se sont souvent sentis oubliés. Ignorés. D'ailleurs, aujourd'hui que c'est une grande nation qui saigne, sur la toile, sur Facebook, beaucoup murmurent : « Je ne suis pas Charlie. Je suis Beyrouth. Je suis le Liban.... Si malmené. » Pour rappeler que charité bien ordonnée commence par soi. Et que, dans nos malheurs, nous nous sommes souvent retrouvés bien seuls. Sans que personne ne brandisse le slogan #JesuisBeyrouth...
Or, « être Charlie », c'est tout simplement rester fidèle à soi. Et continuer le combat. Même si les troupes sont quasi décimées. Même si l'on est essoufflé. Même si l'on est désabusé. C'est être encore capable de s'indigner et de se solidariser avec les autres quand, une fois n'est pas coutume, c'est eux que le malheur frappe. « Être Charlie » et être libanais, c'est avoir encore la force de s'apitoyer sur le sort des autres et être quand même triste que la barbarie atteigne la France. Ou tout autre pays.
Être Charlie et être libanais, c'est aussi rappeler qu'il faut à tout prix éviter de tomber dans les pièges tendus par la haine et l'obscurantisme, et de se laisser entraîner sur des voies dangereuses. Car si, depuis le 13 avril 1975, les Libanais sont tombés dans maints pièges, tendus par le confessionnalisme, le communautarisme, l'extrémisme, ils ont aussi, au fil des décennies, appris quelques leçons. Même s'ils n'ont pas retenu toutes les règles.
Être Charlie, c'est être un homme et une femme libres. Un homme et une femme qui refusent de transiger sur leurs convictions. Qui rejettent la violence.
Être libanais et être Charlie, c'est donc naturel.
Même combat pour la liberté. D'expression. De pensée. D'écriture. De dessin... D'être. En paix.
Lina ZAKHOUR


Tféhhh sur les assassins ou les autres "penseurs" à deux balles sans cœur !
08 h 19, le 14 janvier 2015