Nos Lecteurs ont la Parole

Éloge du rire

Dina Germanos BESSO
OLJ
13/01/2015

Avec « l'argot plastique, écrit Baudelaire à propos de la caricature de Louis-Philippe en poire, on était le maître de dire et de faire comprendre au peuple tout ce qu'on voulait. »
Doté d'une fonction de rabaissement, dans son opposition au grand, au sublime, au sacré, l'art de la caricature montre qu'on est prévenu du caractère subversif du langage, ce qui empêche l'effondrement de la pensée. Sa carence est un indice sûr de volonté de soumission, puisqu'on ne peut feindre, se contredire, voire contester. Forme de fronde intellectuelle, il ôte à tout langage son caractère vénérable, pour que le sujet ne cède pas à l'hypnose, au despotisme et à toute tentation de grégarisme. En ce sens, il devient lieu de la différence, fait pour mettre à défaut, libérant la pensée du conformisme ambiant et des certitudes. À l'instar du mot d'esprit (condensation plastique), analysé par Freud, il apparaît comme une stratégie pour « desserrer la clôture du système et fragmenter la rigidité du politique » (Moustafa Safouan, 2008).
Le rire (conçu comme diabolique par l'Église à l'époque antique et, par conséquent, condamné) a toujours constitué une arme entre les mains du peuple contre l'obscurantisme religieux. En démystifiant le pouvoir, nous dévoilons sa contingence, nous découvrons que sous le masque de ce qui est oppressant, il y a le vide, l'absence, le rien, c'est-à-dire un pitre dont l'habit de lumière est une imposante figure fantasmatique du sacré. N'est-ce pas l'usage du trait de la caricature – une aperture sur laquelle s'ensemenceront les traits à venir – qui permet aux sujets de décompléter l'Autre de l'idéologie, de renouveler les idées préconçues pour leur substituer des choses en train de naître, de révéler les contradictions de la réalité et renvoyer les dogmes dos à dos, creusant ainsi un espace de liberté proche de la voie transcendantale de Kant ?
L'atmosphère des caricaturistes se rapproche de la « sensation carnavalesque » qui libère de tout ce qui est terrible. La langue de ceux qui détiennent le pouvoir est fasciste, et pour la renverser, on recourt aux calembours, aux insultes, au registre du bas corporel, bref à la culture carnavalesque. Celle-ci, à l'époque médiévale, donnait à voir un spectacle du monde sur « la place publique », s'édifiant comme « une parodie de la vie ordinaire », comme « un monde à l'envers » (Mikhaïl Bakhtine, 1970). Durant ces fêtes éphémères, on s'affranchissait de la culture officielle et de toute vérité courante, par des formes de travestissements et « détrônements bouffons ». Les travers de l'autorité étaient pour ainsi dire momentanément démasqués, démystifiés, désacralisés. L'enjeu de la caricature consiste, lui aussi, à mettre au jour cette langue subversive et l'envers du monde qu'elle déploie, détruisant le sérieux despotique et toute prétention à une signification figée, inamovible et univoque. C'est dire que la prétention des discours officiels devient de but en blanc douteuse et insensée. On perçoit dans cette façade qui se veut protectrice des failles qui laissent présager la vulnérabilité d'une société sclérosée et incitent les esprits avertis à garder leurs distances.
Dénoncer les caricaturistes (et, par conséquent, toute modalité du rire), au nom de je ne sais quelle valeur, c'est cautionner un système paranoïaque, où l'on vise à abolir le « réel » (ce qui ne peut se saisir ou s'appréhender); c'est éliminer la langue de l'inconscient, propre à chacun, et de tout ce qui participe du mystère. Dans un tel univers, on ne considère aucunement (« aucun-un ») le singulier, avançant l'idée d'individus interchangeables pour les massifier, ce qui constitue, selon Hannah Arendt, l'essence du totalitarisme. Afin de résister à l'émergence d'une « langue du fanatisme de masse », celle du IIIe Reich ou des Khmers rouges en l'occurrence, chacun est alors amené à humilier le logos, c'est-à-dire à rire non seulement de l'Autre, mais de tout autre, c'est-à-dire de notre propre jugement aussi bien qui lui-même trébuche sur un « pas-de-sens » (Lacan), cette béance constitutive d'un nouveau sens auquel on ne s'attendait pas.

Dina Germanos BESSO

À la une

Retour à la page "Nos Lecteurs ont la Parole"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

E x c e l l e n t et complet !

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Gouvernement : lorsque sonne l’heure...

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué