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Histoire

L’exil de la première fournée de Libanais le 1er janvier 1915

Sur ordre de Jamal Pacha, quinze personnalités libanaises ont été exilées début février 1915 à Jérusalem.

Les exilés libanais photographiés à Jérusalem en 1915.

La commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale en Europe et dans le monde a constitué l'occasion pour les États, et surtout pour les familles, de se souvenir et de se rappeler ceux de leurs parents qui se sont sacrifiés ou ont souffert de cette sanglante fureur qui s'est abattue sur l'Europe et le Proche-Orient. La personnalité des acteurs politiques sur la scène européenne et l'enchaînement diabolique des alliances nouées durant plus de trente ans entre les États européens et la Russie ont conduit à une guerre qui n'avait été envisagée par aucun des protagonistes comme devant être si sanglante et catastrophique dans ses effets.
Avec donc l'entrée en guerre des nations européennes durant l'été 1914, l'Empire ottoman, qui s'était lié, surtout après la révolution des Jeunes-Turcs en 1908, aux destinées de l'Allemagne, laquelle avait dépêché en 1913 une mission allemande sous la direction du général Liman Von Sanders, se vit emporter par la tourmente et décida d'entrer en guerre à son tour en octobre 1914 contre les forces de l'Entente. Au nombre des conséquences immédiates de cette décision, la Turquie révoqua le 22 novembre 1914 le règlement organique de 1861 qui avait instauré le régime autonome de la moutassarifiya au Mont-Liban et adressa la IVe armée ottomane commandée par Jamal Pacha au Proche-Orient.


Dès son arrivée, celui-ci se hâta de dresser une liste de personnalités politiques libanaises à exiger et considérées comme ennemis de l'empire. Mais laissons tout d'abord la parole au dernier moutassarif du Liban, Ohannés Pacha, connu pour son intégrité, qui a narré sa rencontre avec Jamal Pacha à ce sujet :

« ... Le pacha déploya un des nombreux papiers épars sur son bureau et m'en donna lecture. C'était une liste de proscription. Elle contenait les noms d'une quarantaine d'individus, fonctionnaires pour la plupart, dont le séjour dans le Liban était, paraît-il, nuisible à la sécurité et aux intérêts de l'État ottoman.
« Tous ces gens-là, me dit-il, sont des agents ou des clients des puissances de l'Entente. Ils doivent leurs situations officielles à la protection des consuls. Je ne puis tolérer plus longtemps leur présence dans la montagne. J'exige qu'ils soient, au plus tôt, expédiés à Damas, où ils demeureront, jusqu'à nouvel ordre, sous la surveillance de la police. Ceux d'entre eux qui ont un emploi seront immédiatement destitués !
« Djémal Pacha, malgré mon insistance, refusa de me dire comment, et à la suite de quelles dénonciations, cette liste avait été dressée... Je m'efforçai de faire comprendre à Djémal, en lui représentant qu'une pareille mesure produirait un effet diamétralement opposé à celui qu'il voulait obtenir. Par son côté ridicule, elle jetterait le discrédit sur les premiers actes du gouvernement turc dans le Liban ; elle n'en imposerait à personne et ne ferait que servir d'encouragement aux innombrables intrigants du pays... qui infestaient naguère les antichambres des consuls et s'insinuaient maintenant dans les couloirs du Haut-Commandement militaire.


« Si vous voulez, lui dis-je, vous en prendre à tous ceux qui ont eu quelque attache avec les agents étrangers en Syrie, vous aurez fort à faire. Il faudrait déporter presque tous les Libanais, tandis que vous n'en frappez qu'un petit nombre, et des plus excusables...
« Mais Djémal Pacha s'était mis en tête de signaler son arrivée par un coup à sensation. Pour lui, il ne s'agissait pas seulement de rehausser le prestige de l'État ottoman, de tenir en respect les Libanais pendant qu'il irait lui-même guerroyer en Égypte. Le sentiment qui fermentait dans cette âme de Jeune-Turc contre les libres montagnards du Liban était le résidu d'un fanatisme et d'une xénophobie trop longtemps contenus. C'étaient d'anciennes et profondes rancunes qu'il était venu satisfaire.
« Vous oubliez donc que nous sommes en guerre ! s'écria-t-il. Je lui déclarai alors que je n'avais aucun désir de rester plus longtemps au Liban où ma présence, dans ces circonstances, devenait plutôt un embarras pour le gouvernement impérial. "J'appartiens, lui dis-je, à la carrière diplomatique ; ma mission dans ce pays n'a plus de raison d'être. Un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur ferait bien mieux votre affaire. J'ai déjà donné sans succès ma démission à la Sublime Porte ; je vous la réitère ici à vous-même et je suis prêt à la signer sous la forme que vous voudrez bien me dicter." Là-dessus, il se calma, déclara qu'il n'acceptait pas ma démission et consentit enfin à raccourcir sa liste de proscrits, en rayant les noms des plus besogneux. Les autres devaient lui être expédiés à Damas, aussitôt qu'il m'en aurait fait la demande officielle.»

 

(Lire aussi: Hassan Hachem : entre le Liban et l'Afrique, un cœur en balance)

 

« Votre présence ici aujourd'hui loin du Liban est bien plus sûre pour vous »
Ironie de l'histoire ou coup d'œil du destin. Dans cette première fournée d'exilés libanais se sont retrouvés les arrière-grands-pères de mon fils Georges (Youssef Freifer alors moudir de Jounieh) et de son épouse Tatiana (Khalil Akl, membre du Grand Conseil). Et avec eux Rachid Nakhlé, moudir du Arkoub et futur auteur de l'hymne national, Boulos Noujaim, l'auteur de La question du Liban sous le nom de Jouplain et directeur du Bureau étranger dans la moutassarifiya, Élias Gaspard, président du tribunal de Batroun, père de l'avocat et ministre Edmond Gaspard, les émirs Farid Chéhab, (moudir du Sahel), Fayek Chéhab (caïmacam de Batroun), Habib Bitar (caïmacam du Kesrouan), Mostapha Imad (greffier de la cour pénale), Mohammad Izzedine (président du tribunal du Chouf). Dr Antoine Adem, Camille Chéhab (secrétaire du Bureau étranger), Ibrahim Akl (juge de paix à Batroun), Ban el-Khazen (moudir de Jbeil), Naoum Bakhos, membre du Grand Conseil et futur député et homme politique important des années 1920-1930.
Le 31 décembre 1914 donc, ces quinze personnalités étaient mandées au sérail de Baabda où le commandant de la garnison militaire du Mont-Liban Mohammad Reda bey, et en présence du moutassarif Ohannés Pacha et des officiers ottomans, leur adressa un discours insistant sur le dévouement à la Turquie et la révocation du règlement de 1861.


Le 1er janvier 1915 et sur ordre de Jamal Pacha, ces quinze personnalités se transportèrent de Baabda à Damas où Jamal Pacha les reçut en son lieu de résidence à l'hôtel Victoria à Marjé pour leur dire en résumé « je sais que vous vous demandez la raison de votre convocation à Damas, mais plus que tout, votre présence ici aujourd'hui loin du Liban est bien plus sûre pour vous ».


Ces quinze personnalités restèrent en résidence surveillée à Damas durant un mois sans pouvoir entrer en contact avec leurs familles ou leurs proches et se virent signifier début février leur exil à Jérusalem – Jamal Pacha ne s'étant pas encore décidé à constituer une cour martiale et à dresser les potences.
Les péripéties du voyage vers Jérusalem de ces quinze exilés au cour d'un mois particulièrement pluvieux et froid ont été racontées par Rachid Nakhlé dans son ouvrage Le livre de l'exil publié en 1956, et il serait trop long de reprendre ici ce qu'il a écrit . Deux faits toutefois méritent d'être signalés. C'est d'abord le choix de Jérusalem, et Rachid Nakhlé d'expliquer cela en disant : « Beyrouth et jusqu'à hier et jusqu'en 1919 était terre étrangère pour nous ! Quand l'un de nous s'y présentait... il ressentait la solitude et l'éloignement de la montagne. C'est pourquoi Jérusalem méritait en 1914 d'être terre d'exil pour les Libanais. Ils y trouvaient la solitude et restaient dans l'attirance du Liban... Nul besoin de Jamal Pacha de nous exiler dans les montagnes du Najedou au Yémen au lieu de Jérusalem. Le principal pour lui était de mourir de notre amour pour la terre de notre patrie. » Un autre fait également reste à signaler, c'est qu'à l'arrivée à Jérusalem, les exilés ont été promenés dans les rues avant d'arriver à leur hôtel pour que la foule les voit et les conspue en célébrant Jamal Pacha pour avoir envahi le Liban.


Cela se passait il y a exactement cent ans. Et il est méritoire, pour ne jamais oublier, de rappeler à cette occasion le témoignage éminent de cette société où la souffrance et l'anxiété font partie de son patrimoine au même titre que la résistance et la détermination de durer.

Antoine Yamine a raconté cette journée dans son ouvrage Le Liban en guerre tome 1 p. 19-20 (Beyrouth, 1919), ainsi qu'Émile Youssef Habchi dans son ouvrage Le combat du Liban et son sacrifice p. 26-29 (Beyrouth, 1920).
Voir à ce sujet pour plus de détails Hyam Mallat : Youssef Freifer 1884-1964 (2008).

 

 

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commentaires (1)

Quand on parle de la Première Guerre Mondiale, on mentionne toujours les exilés et les martyrs pendus par Jamal Pacha, et on a tendance à oublier les quelques deux cents mille Libanais morts de faim pendant cette période terrible de l'histoire du Liban...Le livre récent du Dr Antoine Boustani à ce sujet mérite d'être lu avant tout autre, en dépit des fautes d'orthographe et de grammaire qui y pullulent...On y apprend notamment qu'Enver Pacha, le grand manitou des Jeunes-Turcs, avait résolu de se débarrasser des Arméniens de l'Empire Ottoman par le glaive, et des chrétiens du Liban par la famine! Et c'est pour exécuter ce plan qu'il a envoyé Jamal Pacha au Proche-Orient...

Georges MELKI

10 h 36, le 08 janvier 2015

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Commentaires (1)

  • Quand on parle de la Première Guerre Mondiale, on mentionne toujours les exilés et les martyrs pendus par Jamal Pacha, et on a tendance à oublier les quelques deux cents mille Libanais morts de faim pendant cette période terrible de l'histoire du Liban...Le livre récent du Dr Antoine Boustani à ce sujet mérite d'être lu avant tout autre, en dépit des fautes d'orthographe et de grammaire qui y pullulent...On y apprend notamment qu'Enver Pacha, le grand manitou des Jeunes-Turcs, avait résolu de se débarrasser des Arméniens de l'Empire Ottoman par le glaive, et des chrétiens du Liban par la famine! Et c'est pour exécuter ce plan qu'il a envoyé Jamal Pacha au Proche-Orient...

    Georges MELKI

    10 h 36, le 08 janvier 2015