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Moyen Orient et Monde

Les principes d’attraction de Poutine

Commentaire
16/12/2014

L'agression secrète du président russe Vladimir Poutine contre l'Ukraine continue, ainsi que les sanctions de l'Occident contre son pays. Mais l'économie n'est pas la seule chose menacée : le pouvoir d'influence de la Russie l'est aussi. Ce qui peut avoir des effets dévastateurs.
Un pays peut en contraindre d'autres à promouvoir ses intérêts de trois façons : par contrainte, par paiement ou par attraction. Poutine a essayé la contrainte, ce qui lui a valu des sanctions sévères. La chancelière allemande Angela Merkel, la principale interlocutrice européenne de Poutine, a fait part en des termes de plus en plus durs de sa frustration face à la politique russe envers l'Ukraine. Quels que soient les gains à court terme des actions de Poutine en Ukraine, ils seront plus que compensés à long terme, car la Russie perd l'accès à la technologie occidentale, dont elle a besoin pour moderniser son industrie et pour prolonger son exploration énergétique dans les régions limitrophes de l'Arctique.
Alors que l'économie de la Russie est chancelante, Poutine a de plus en plus de mal à utiliser sa deuxième forme de pouvoir : le paiement. Le pétrole et le gaz, les ressources les plus précieuses de la Russie, ne peuvent pas sauver son économie, comme le prouve l'accord récent de Poutine pour fournir du gaz à la Chine pendant 30 ans à des prix défiant toute concurrence.


Reste l'attraction : une source de pouvoir plus étendue que l'on pourrait le croire. La Chine, par exemple, a tenté d'utiliser le pouvoir d'influence pour donner une image d'elle-même moins menaçante. Cette tentative entend miner (voire même décourager) les coalitions apparues pour contrebalancer sa puissance militaire et économique en plein essor.
Le pouvoir d'influence d'un pays repose sur trois ressources principales : une culture attrayante, des valeurs politiques qu'il défend avec fiabilité et une politique étrangère imprégnée d'une autorité morale. Le défi consiste à allier ces moyens à un pouvoir de coercition, par exemple une puissance économique et militaire, afin qu'ils se renforcent mutuellement.


Les États-Unis n'ont pas su trouver cet équilibre lors de leur invasion de l'Irak en 2003. Comme la puissance militaire des États-Unis a été suffisante pour vaincre rapidement les forces de Saddam Hussein, elle l'a fait aux dépens de son attractivité dans de nombreux pays. De même, bien que la création d'un Institut Confucius à Manille pour enseigner au peuple philippin la culture chinoise ait pu aider à cultiver le pouvoir d'influence de la Chine, son impact sera sévèrement limité si la Chine utilise simultanément son pouvoir de coercition pour intimider les Philippines dans son différend territorial sur le récif de Scarborough.
Le problème pour la Russie, c'est qu'elle dispose déjà de très peu de pouvoir d'influence. En effet, comme l'analyste politique Sergei Karaganov l'a remarqué en 2009, le manque de pouvoir d'influence de la Russie est précisément ce qui la motive à se comporter de manière agressive, comme lors de la guerre avec la Géorgie en 2008.


Certes, la Russie a toujours entretenu un pouvoir d'influence considérable et sa culture a apporté des contributions majeures à l'art, à la musique et à la littérature. Par ailleurs, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Union soviétique était attrayante pour de nombreux Européens à l'Ouest, en grande partie en raison de sa position de leader dans la lutte contre le fascisme.
Mais les Soviétiques ont gaspillé ces victoires en termes de pouvoir d'attraction, en envahissant la Hongrie en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1968. En 1989, il leur restait peu de pouvoir d'influence. Le mur de Berlin ne s'est pas effondré sous un barrage d'artillerie de l'Otan, mais sous l'impact des marteaux et des bulldozers brandis par des gens qui avaient changé d'opinion sur l'idéologie soviétique.
Poutine est en train de faire la même erreur que ses ancêtres soviétiques. Malgré sa déclaration de 2013 selon laquelle la Russie devrait se concentrer sur l'utilisation « lettrée » de son pouvoir d'influence, elle a échoué à amplifier ce pouvoir d'influence accordé à la Russie qui a accueilli les Jeux olympiques d'hiver 2014 à Sotchi.


Au lieu de cela, pendant le déroulement des Jeux, Poutine a lancé une intervention militaire semi-secrète en Ukraine. Cette action, couplée à un discours nationaliste prorusse, a provoqué une forte anxiété, en particulier parmi les anciens pays soviétiques. Cela a miné l'objectif déclaré de Poutine d'établir une Union eurasienne dirigée par la Russie, capable de rivaliser avec l'Union européenne.
Alors que peu d'étrangers regardent des films russes et qu'une seule université russe est classée parmi les 100 meilleures universités du monde, la Russie a peu d'options pour retrouver de son lustre. Poutine s'est tourné vers la propagande.


L'an dernier, Poutine a réorganisé l'Agence de presse RIA-Novosti, a licencié 40 % de son personnel, y compris son comité de gestion relativement indépendant. Le nouveau dirigeant de l'agence, Dmitry Kiselyov, a annoncé en novembre la création de « Spoutnik », un réseau de stations d'information financé par le gouvernement dans 34 pays, avec 1 000 employés dans la production de radio, de médias sociaux et de contenu par fil de presse dans les langues locales.
Mais l'un des paradoxes du pouvoir d'influence est que la propagande est souvent contre-productive, en raison de son manque de crédibilité. Pendant la guerre froide, les échanges culturels ouverts (comme le séminaire de Salzbourg, qui a permis à des jeunes de collaborer) ont démontré que le contact entre populations est bien plus significatif.


Aujourd'hui, une grande partie du pouvoir d'influence des États-Unis est produite non pas par le gouvernement, mais par la société civile : les universités, les fondations et la culture pop. En effet, la société civile non censurée des États-Unis et sa volonté de critiquer ses dirigeants politiques permettent au pays de préserver son pouvoir d'influence, même quand les autres pays sont en désaccord avec les mesures prises par son gouvernement.
De même au Royaume-Uni, la BBC conserve sa crédibilité parce qu'elle peut s'en prendre au gouvernement, qui pourtant la finance. Mais Poutine reste forcé de restreindre le rôle des ONG et de la société civile.
Poutine peut comprendre que le pouvoir de coercition et le pouvoir d'influence se renforcent mutuellement. Mais il reste apparemment incapable d'appliquer cela à sa politique. En conséquence, la capacité de la Russie d'attirer les autres, si ce n'est de les contraindre et de les payer, va continuer de faiblir.

 

© Project Syndicate, 2014.

Joseph S. Nye, Jr. est professeur à l'Université Harvard, président du conseil d'administration du Forum économique mondial sur l'avenir du gouvernement. Il est l'auteur de « The Future of Power ».

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