Depuis que nos fidèles voisins ont envahi, sournoisement, gentiment, habilement nos rues, nos habitudes, notre paysage, un étranger aurait du mal à faire la différence entre les deux pays. Et pour cause... Là où il se dirige, il est accueilli par nos voisins et leur petit accent chantant. Faja'ouna mooooou ? Pensez-y.
Les porteurs à l'aéroport ? Syriens. Les vendeurs dans nos boutiques ? Syriens. Les légumiers dans nos rues ? Syriens. Les petits serveurs dans nos restaurants ? Syriens. Les livreurs dans nos supermarchés ?
Syriens. Les émissions télévisées traduites et parlées en dialecte syrien (une gifle pour notre langue arabe !). Et la liste est longue. Depuis deux ans, un million de Syriens ont adapté leurs mœurs à nos habitudes, pris la place des travailleurs libanais, occupé leurs postes de fortune (en l'absence d'une loi libanaise sur le travail qui régularise cette situation, d'un État aux abonnés absents, lui qui est supposé définir les conditions de la présence et du travail de tous ces ouvriers syriens). Leurs enfants fréquentent nos écoles publiques aux côtés des petits Libanais qui doivent, eux, s'adapter à leur niveau et à leurs lacunes dans les langues et non le contraire. Les aides alimentaires et financières étrangères coulent à flots, pour ce million et demi de réfugiés vivant loin de leur pays. Nos gentils voisins se voient, eux, offrir allègrement la bagatelle de 90 dollars par mois pour chaque membre de la famille (une aubaine pour ces gens dont le salaire n'atteint même pas les 100 dollars dans leur pays), alors que les Libanais, qui croulent depuis des années sous les dettes et la cherté de vie et, de surcroît, supportent le poids de la misère des autres, sont relégués au second plan ; sinon simplement oubliés.
Et vous croyez que ce million et demi de réfugiés quittera allègrement cet eldorado qu'est le Liban ? Et vous pensez qu'ils renonceront facilement à cette aide venue du ciel dans ce pays voisin, pour retourner se terrer dans leur coin perdu ? Pensez-vous ! L'on n'est quand même pas réfugié dans son propre pays, pardi! Et à propos, en repensant à nos 30 années de guerre, sous précisément cette botte syrienne, en revoyant nos années de galère, malheureux réfugiés que nous étions dans notre propre pays, ignorés de tous, fuyant les bombes, galérant d'une montagne à une autre, du Nord au Sud, de Beyrouth au Kesrouan, se réfugiant chez les voisins, les tantes, les oncles, les grands-parents, sans aucune aide financière, bien évidemment, je me pose une question un peu naïve : dans les 185 180 kilomètres carrés que constitue leur pays, dans ce « Bilad el-Cham », qui fait dix-huit fois la superficie du Liban, et dans leur quatorze mohafazats qui sont le double de nos minuscules mohafazats, il ne s'est pas trouvé un lopin de terre épargné par cette maudite guerre où le régime, ou Daech, n'a pas semé la terreur ? Un lopin de paix pour s'y réfugier dignement chez un parent, un oncle, une tante, ou un frère au lieu de venir vivoter dans leurs abris de fortune au Liban, aidés quand même par la communauté étrangère et de profiter de nos ressources ?
Mais à l'instant où je me pose cette question, l'Union européenne a revu ses comptes, a repensé ses dettes et a décidé de suspendre l'aide aux réfugiés syriens. Un revirement de situation qui n'est pas pour plaire à nos gentils voisins qui, du coup, perdent cette aide inattendue venue du ciel, du coup devront retourner dans leur pays et s'installer dans un coin de ces 185 180 kilomètres carrés épargnés subitement par la guerre. Et du coup l'on retrouvera nos rues, nos jobs, nos habitudes et la vraie face de notre petit Liban. Et bienvenue, étranger, dans notre pays !
Nos lecteurs ont la parole - Lamia Darouni
Bienvenue, étranger
OLJ / le 05 décembre 2014 à 00h57


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef