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L’ école publique plombée par l’afflux des élèves syriens

L’école publique plombée par l’afflux des élèves syriens

Éducation

Jamais rentrée scolaire n'aura été si incertaine. Croulant sous les demandes des réfugiés syriens, boudée par les élèves libanais, incapable de trouver la formule idéale, l'école publique patauge.

01/12/2014

Le cafouillis. C'est le moins qu'on puisse dire sur la rentrée scolaire du secteur public, alors que l'école privée a déjà atteint sa vitesse de croisière depuis le mois d'octobre. Déterminé à ne pas réitérer l'expérience désastreuse de l'année passée, qui avait poussé les Libanais à bouder l'école publique vu le trop plein d'élèves syriens, le ministre de l'Éducation, Élias Bou Saab, a posé des conditions rédhibitoires à l'accès à l'école publique des petits réfugiés syriens.

Il a d'abord ouvert les inscriptions aux élèves libanais ou de mère libanaise, aux sans-papiers et aux étrangers détenteurs d'un permis de séjour, et invité ces enfants à rejoindre les bancs de l'école, le 22 septembre. Il a ensuite exigé des enfants syriens la présentation de papiers d'identification et la justification d'une scolarisation de trois ans au Liban, pour être admis dans l'enseignement classique délivré le matin aux côtés des petits Libanais. Autrement, ils seraient invités à suivre les classes de l'après-midi (second shift) qui leur seront exclusivement consacrées. Il a formellement interdit aux établissements d'intégrer dans les classes un nombre d'élèves syriens supérieur à celui des Libanais. Une dernière position qui a été assouplie, mi-novembre, dans certaines régions et certaines écoles. Il a enfin autorisé l'admission des petits Syriens dans les classes maternelles à la condition qu'ils assument la totalité des frais. Pour ce faire, M. Bou Saab a publié trois circulaires consécutives, suivies d'une décision.

(Lire aussi : Pour être admis en maternelle, les enfants syriens devront s'acquitter des frais)

Les quotas dépassés

Le résultat est consternant. Car la rentrée scolaire du secteur public s'est limitée pour l'instant à la tranche horaire du matin, entre 8 et 14 heures. Elle ne s'est pas déroulée en une, mais en trois étapes, suite aux trois circulaires successives publiées par le ministère de l'Éducation. Une quatrième rentrée est en cours après la récente décision autorisant plus de 250 établissements scolaires dans l'ensemble du pays à accepter plus d'élèves syriens que de libanais, pour répondre à la demande. Les classes fonctionnent alors à deux, trois ou quatre vitesses, les élèves syriens ayant été admis avec plusieurs semaines, voire deux mois de retard. Le plus consternant est que nombre de classes étaient jusque-là en sous-effectifs, alors que la grande majorité des petits réfugiés attendaient d'être scolarisés, sans pour autant avoir été admis dans le système de l'après-midi.

Mais, là encore, c'est le flou total, car nul ne sait quand démarreront ces classes et dans quels établissements publics. Pour l'instant, les directeurs d'école se contentent de dresser des listes d'attente qui s'étirent en longueur, sans pour autant accepter d'inscriptions en bonne et due forme. «Nous attendons les directives du ministère de l'Éducation», répondent-ils laconiquement aux familles syriennes qui s'impatientent.

(Lire aussi : Directives et contre-directives)

Dans cet état des lieux, l'adaptation est lente et difficile pour tous. D'abord pour les directeurs d'établissements, dépassés par ces directives successives, qui auraient préféré la mise en place par l'Éducation nationale d'une stratégie claire de travail leur permettant de mieux gérer la rentrée scolaire. Mais aussi pour les enseignants, confrontés à d'importantes disparités d'âge et de niveau au sein d'une même section, et qui baissent souvent les bras car ils ne savent pas comment s'y prendre.

Enfin, pour les élèves, libanais, syriens ou autres, dont le niveau éducatif, déjà lamentablement bas, est désormais en chute libre, plus particulièrement au niveau des langues étrangères, et dans les matières scientifiques, enseignées en français ou en anglais. Les propos de la directrice de la seconde école officielle pour filles de Mousseitbé, Jouhayna Hamzé, illustrent bien cet embarras. «Ces décisions contradictoires ont été prises de manière arbitraire, sans avoir été étudiées, déplore-t-elle à ce propos. C'est éprouvant pour nos nerfs. Mais, d'autre part, cela pourrait être bénéfique, car les élèves syriens seront regroupés l'après-midi et le niveau de l'enseignement ne sera pas en danger, vu la grande différence de niveau entre les élèves syriens et libanais.»

Bras de fer entre l'Éducation nationale et les organisations onusiennes

«Notre système éducatif est moribond.» Cette constatation lancée par une source informée de l'Éducation qui a requis l'anonymat illustre bien la consternante réalité de l'école publique libanaise. À savoir que l'institution est en danger parce que «plombée par la crise syrienne et par le flux d'enfants à scolariser issus d'un système très différent du cursus libanais». Même les organisations internationales affichent une certaine perplexité, vu la complexité du dossier. Dans l'attente d'un déblocage vu le nombre élevé de réfugiés syriens laissés pour compte, elles refusent pour l'instant de se prononcer. Il en est ainsi de l'Unicef qui a fait appel à sa responsable de l'éducation, l'experte Mette Nordstand, pour trouver une solution à la crise, mais décline les sollicitations de la presse. C'est à peine si une source proche des Nations unies, qui préfère ne pas être citée, admet que «les négociations sont particulièrement compliquées cette année avec le ministère de l'Éducation, vu l'absence d'une politique claire concernant la scolarisation des réfugiés syriens». «Nous avons l'impression qu'ils ne veulent pas ouvrir les écoles l'après-midi aux élèves syriens. Et pourtant, le financement est assuré», observe-t-elle.

(Lire aussi : Le français en perte de vitesse, l'anglais gagne du terrain, l'arabe incontournable)

Le problème est-il financier ou d'ordre politique? La question est légitime. Mais il semble qu'il soit à la fois financier, politique et même technique. Financier, parce que selon la source informée de l'Éducation, «l'école publique a accusé l'année passée un déficit d'environ 12 millions de dollars, vu le surcoût imposé au secteur par la scolarisation de 60000 réfugiés syriens dans l'enseignement formel de la matinée. Les organisations internationales, et plus particulièrement les Nations unies, n'ont pas assumé les coûts de scolarisation des enfants syriens». «Elles se sont contentées de financer l'ouverture de classes l'après-midi pour 30000 élèves syriens dans 800 écoles publiques. Elles ont aussi financé de nombreuses ONG pour une éducation non formelle, sur laquelle l'Éducation nationale n'a aucun contrôle.» L'école publique «n'a pourtant refusé aucun élève réfugié», assure la source.

Scolariser 70000 Syriens le matin, 55000 l'après-midi

Le problème est aussi politique, car il est hors de question pour le ministre de l'Éducation, Élias Bou Saab, de faciliter la trop grande adaptation des réfugiés syriens, «prélude à leur implantation» au Liban. Il est enfin technique, car l'Éducation nationale considère que «l'enseignement public est en péril». «Par la faute des Nations unies, le système a été tiré vers le bas», renchérit la source de l'éducation. Elle explique que 25% des établissements scolaires ont accueilli l'année passée plus d'enfants syriens que libanais. «Les parents d'élèves libanais ont retiré leurs enfants de l'école publique. Ils étaient mécontents, estimant que leurs enfants étaient en nombre minoritaire. Ils ont alors préféré les scolariser dans des écoles privées caritatives ou semi-privées gratuites, même de moindre niveau, plutôt que de les laisser dans le public», assure-t-elle. Des propos confirmés par le directeur de l'école publique el-Alieh de Sedd el-Bauchrieh, Youssef el-Hage. «Les Libanais considèrent que l'enseignement public est désormais l'école des réfugiés syriens», constate-t-il.

(Infographies : Réfugiés syriens au Liban : un état des lieux)

Au ministère de l'Éducation où nul ne veut être cité, on apprend que l'école publique s'est fixé pour objectif de scolariser cette année 70000 élèves syriens entre 6 et 14 ans, du CP au brevet, conformément à la loi sur l'enseignement obligatoire, l'avant-midi, sur les mêmes bancs que les petits Libanais. Les réfugiés représenteront ainsi 40% environ des élèves du secteur public dont le nombre s'élève à 175000 enfants. De plus, 55000 petits Syriens devraient être scolarisés l'après-midi, et recevront un enseignement tout aussi formel, mais quelque peu allégé. Les coûts additionnels occasionnés par la scolarisation des réfugiés syriens «seront assurés par les Nations unies. Le mécanisme de financement est en cours de préparation», note une interlocutrice. Il ne resterait plus que la touche finale à apporter. Quant à l'enseignement informel, destiné aux enfants syriens qui n'ont pas le niveau requis pour suivre le cursus scolaire classique, il est toujours à l'étude, le ministère estimant nécessaire de «standardiser cette éducation prise en charge jusque-là par les ONG, au sein même des écoles publiques».

À l'issue de cette rentrée pour le moins perturbée, on se demande ce que réserve l'année scolaire aux élèves de l'école publique, libanais ou syriens. Toutes les hypothèses sont possibles, dans l'attente à la fois d'une politique plus étudiée du ministère de l'Éducation et d'un sérieux coup de pouce des Nations unies.


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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Bien au conTraiiire ! Ça pourrait même la booster, yâ wäïyléééh !

NAUFAL SORAYA

Le ministre a tout à fait raison de ne pas faciliter la tâche! Nous ne pouvons pas ouvrir toutes les portes aux réfugiés sans penser à protéger nos arrières d'abord et le peu qui nous reste... Nous sommes en droit de poser nos conditions et de dire non!
Le niveau des écoles publiques est considéré déjà comme très bas depuis très longtemps et les parents libanais ont été forcés, pour des raisons économiques, de retirer leurs enfants du secteur privé pour les placer dans les écoles publiques. S'il faut qu'en plus, le niveau baisse encore à cause des enfants syriens et que les Libanais retirent encore leurs enfants de ces écoles, où vont-ils les mettre, puisqu'au départ ils avaient renoncé à l'enseignement privé la mort dans l'âme?

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