« Qui est cette fille à l'arrière-plan de ta photo de famille ? Pourquoi n'est-elle pas assise avec vous ? »
Rien de mieux que cette question simple et innocente de ma nouvelle amie, à qui je présente ma famille, pour que je sois prise de court, pour que je me mette à bafouiller une réponse suffisamment cohérente.
« Qui est cette fille ? » Notez bien le mot fille, parce que, bien sûr, qui voudrait d'une vieille femme à la jambe traînante pour accomplir les tâches ménagères que l'on n'a pas envie de faire à la maison ?
Travailler, sortir, veiller, jacasser, boire un café, vivre sa vie mondaine beyrouthine est ma priorité.
Ma « bonne » sait s'occuper des enfants.
Ma bonne. Remarquez bien le pronom possessif accroché à cette pauvre femme.
Je n'ai pas le temps de faire mon lit ce matin, j'ai eu une trop longue soirée hier soir, elle s'en occupera après avoir préparé mon café, le déjeuner des enfants, repassé les habits, pour que je n'ai pas l'air d'avoir décampé de mes draps aujourd'hui.
Qui est-elle en tout cas ? Et bien... c'est « celle » qui nous aide à la maison. Tu sais, celle qui a appris en quelques mois à faire la cuisine, le ménage, à sortir mon chien, à éduquer les enfants et bien veiller sur eux.
Parce que tu sais, chez nous, au Liban, on n'a pas le temps pour ça !
J'ai perdu ma montre hier, c'est sûrement elle qui l'a volée !
Mais qui « elle » ? Elle n'a pas d'identité, « elle » ?
Non, non. C'est juste « elle », « la Philippine », « la Sri Lankaise », « l'Éthiopienne », etc.
Et puis, tu sais, j'irai me plaindre à Montréal, à Paris, aux États-Unis, parce que là-bas, je suis la « Libanaise ». Parce que, tu sais, nous, les Libanais, on se sent insulté, étiqueté, offensé, lorsque nous ne sommes que des « Libanais ».
Mais elles, elles sont elles... Et puis voilà. On ne marchande pas.
Nous, les mondains, les vaniteux, les vantards, les Occidentaux du Moyen-Orient, nous ne sommes pas que des Libanais, nous refusons de nous faire qualifier par une simple nationalité. Pas d'étiquette pour nous.
Mais elle, c'est elle...
Et puis, il est clair que lorsque l'éducation des enfants est mal faite, c'est l'école, c'est l'institution. C'est aussi le fils du voisin, il a une mauvaise influence sur mon gamin. Ce n'est pas moi. Ce n'est jamais les parents. C'est eux, ou peut-être elle. Peut-être elle, qui est à l'arrière-plan de la photo familiale, elle est venue servir le verre d'eau à l'adolescente de 15 ans au mauvais moment.
Et voilà la photo de famille gâchée. Juste à cause d'elle.
Quelle honte ! Elle n'aurait pas pu patienter quelques instants, elle ?
Nos lecteurs ont la parole - Joëlle Assaf
Tout juste « elle »
OLJ / le 19 novembre 2014 à 00h00


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Bien vu et joliment dit.
16 h 19, le 19 novembre 2014