Ils m'ont dit qu'ils allaient me décapiter dans trois jours. Après ils se sont ravisés. Ils m'ont accordé un sursis. Ils voulaient attendre, attendre pour voir... Ensuite, ils ont changé d'avis. Ton exécution aura lieu aujourd'hui même à 17 heures, m'ont-ils asséné comme un coup de massue. Je n'aurais jamais imaginé connaître l'heure de ma mort à l'avance et avec autant d'exactitude. Puis, au dernier moment, ils l'ont reportée au lendemain à 10 heures... Il est déjà 11 heures et je suis encore en vie. Oui, mais jusqu'à quand ? Tout d'un coup, le futur n'existe plus pour moi. Je ne vois plus d'horizon. Désormais, ma vie se conjugue au présent, à la seconde même parce que la minute ou l'heure d'après, qui sait ? Évaporés les projets et les plans pour demain, la maison aux tuiles rouges, la soubhiyeh au milieu du salon pour rester au chaud en hiver, la vigne grimpante au balcon pour le raisin, l'arak et un brin d'ombre les jours de canicule, le potager pour y planter des tomates, du persil et des oignons, et préparer un bon taboulé tout frais.
Aaaakh ya emmé ! Ma mère, ma pauvre mère qui est sans cesse à mes petits soins, toujours inquiète qu'il m'arrive un accident. Elle en aurait le cœur brisé. Et mon père, il ne tiendra sûrement pas le coup. Avec toutes les pilules qu'ils prennent déjà, comment arriveront-ils à digérer cette nouvelle empoisonnée ? J'ai mal pour eux. J'ai mal pour moi. J'ai mal partout. J'ai 27 ans. D'habitude, on ne meurt pas à cet âge. On a toute la vie devant soi. Je regrette tant d'occasions ratées. De n'avoir pas eu la chance de voir mon neveu de six mois né à l'étranger. De ne pouvoir le couvrir de câlins, l'embrasser, le serrer contre mon cœur. J'ai un pincement au cœur quand je pense à toi, Alia, et à tes yeux bleus qui font pâlir d'envie la mer et le ciel. Tes yeux qui me font mourir d'amour. J'aurais dû te déclarer ma flamme dès le début. Maintenant, il est trop tard. Je suis condamné.
La mort m'attend avec ses longues dents fines et aiguës comme celles d'une scie. Une mort sauvage, abjecte, hideuse et douloureuse. La mort m'attend comme une vipère qui guette sa proie. Et il m'est strictement interdit de trembler, pleurer ou d'avoir peur. Parce que je suis soldat, moi. Et un soldat doit affronter tous les dangers avec courage, le port altier, le front fier. Être prêt à tous les sacrifices pour la patrie. À ma mort, ils me sacreront héros de la nation, décoreront mon cercueil d'une dizaine de médailles et me rendront tous les honneurs dignes de ce titre. Mes camarades porteront mon cercueil au milieu d'une pluie de riz et des youyous de femmes en transe. N'était-ce le noir de leurs vêtements, on se croirait à mon mariage.
Oui, je suis soldat, moi. Je ne dois pas avoir peur de la mort même si, la vie, je n'en serais jamais rassasié. Ah la vie !... Et dire combien j'aimais danser la dabké durant les fêtes au village. Je tapais si fort du pied et avec tant d'orgueil que les cercueils sortaient des tombes et voltigeaient dans l'air, et les morts se réveillaient pour se joindre à la danse.
Cet après-midi, ce soir ou demain, quand ils me décapiteront, je ne penserai ni aux médailles, ni à mes funérailles de superhéros. Lorsque je sentirai les veines de mon cou frissonner sous le froid glacial du couteau, je fermerai les yeux et entreverrai le regard affectueux de ma mère, le sourire tendre de mon père et tes yeux Alia. Tes beaux yeux d'un bleu céleste, avant de rendre l'âme et de rejoindre l'au-delà.
Nos lecteurs ont la parole - Nathalie Saad
Les yeux de Alia
OLJ / le 14 novembre 2014 à 00h00


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