À Beyrouth (et au Liban en général) il n'y a pas de faux idéalistes, il n'y a pas de fausse générosité. Une générosité sociale que je qualifierais de socialiste aveugle. Il y a une générosité d'esprit.
Il n'y a pas d'idéalistes tout court d'ailleurs, le Libanais accepte les choses comme un état de fait et essaye de survivre en contournant les problèmes. C'est une vie de lutte incessante, une guerre quotidienne pour être heureux malgré le monde extérieur.
Nous ne nous confronterons pas à la censure, nous la détournerons. Nous n'aurons pas le statut héroïque des citoyens engagés pour la juste cause, mais nous aurons la créativité nécessaire pour nous jouer des règles et subtilement arriver à nos fins par des moyens autres. Je pense au code Hayes des années 30 qui prohibait une quantité de sujets, mais qui a obligé les réalisateurs américains à gagner en finesse pour faire parvenir leurs messages par d'autres moyens que le simple message noir sur blanc.
Nous ne pouvons pas dire ce que nous voulons par les moyens les plus simples, alors nous trouverons des chemins plus tortueux, plus complexes, mais infiniment plus intéressants à explorer. Si je devais résumer Beyrouth en un mot (autre que « schizophrénie »), ce serait « détournement ».
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Lebanon is a work (still) in progress
Marche, cours, roule, galope dans les allées libanaises, entre les immeubles et habitations. Tu y trouveras des familles, des commerces, des lieux de vie et des lieux de mort. Mais tu y trouveras surtout des espaces vides. Des bâtiments abandonnés, laissés là, en jachère comme des carcasses. Ils trônent au milieu de la ville, ils sont squelettiques, ils nous rappellent les cadavres du passé. Le vent s'engouffre en eux et fait siffler l'air d'un souffle glacial. Ils sont en proie au temps, aux intempéries, aux squatteurs et badauds de passage. Et pourtant, on construit autour d'eux, on reconstruit, on remplit l'espace contrit en abandonnant l'espace vide. Comme s'il était maudit. Comme si le cadavre était contaminé, comme si la lèpre de la guerre allait se répandre sur nous si on touchait ces bâtisses. Pourtant, cette maison au coin de la rue ; celle avec les vitres brisées, ce toit effondré à peine retenu par deux barres métalliques. Cette maison cachant une partie peut-être intime de son anatomie avec un voile de pierre qui coule le long de ses arêtes. Celle avec le jardin conquérant qui a envahi le 1er étage et s'attaque fièrement et férocement à l'ascension du 2e. Celle qui a deux colonnes sculptées en spirale qui encadrent la porte d'entrée dont on devine l'ancienne couleur ocre, ou bleu profond. Cette maison qui a sûrement vécu, a été vécue, avant d'être vaincue. Et bien cette maison, pourtant, n'est qu'un tas de pierres renfermant un espace vide. Et le vide, c'est comme un appel d'air aspirant la vie. On a emprisonné les espaces vides, on a emprisonné la vie. On a laissé la mort suinter de ces prisons de ciment, et depuis, la mort rampe vicieusement sur le sol et se répand partout aux alentours, laissant une marque noire sur son passage.
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Il existe un dilemme particulier dans notre communauté remplie de ceux qu'on appelle communément des « artistes ». Je met ce terme entre guillemets car il a pour moi une connotation intellectualiste péjorative. Quand on me dit le mot « artiste », j'entends « poète torturé se morfondant dans l'alcool et l'impossibilité de l'accomplissement de son idéal de beauté lyrique », verbiale « et morale » (pourquoi les poètes sont-ils toujours dépeints comme alcooliques ou dépressifs ? Ne peuvent-ils pas être joyeux et abusant un tout petit peu de jus de fruit ? ). Ou pire que le poète, « minette qui a fait une apparition dans un court-métrage étudiant et qui met sur Instagram des photos qu'elle a prises avec son iPhone 5S et appelle ça de l'art ».
Le terme « artiste » a été galvaudé et appliqué à toute sorte d'accomplissements esthétiques, car on a confondu l'esthétisme et la beauté, le vocabulaire et la poésie, le sexe et l'amour. Pour moi, le terme « artiste » est applicable à des personnes qui ont besoin d'expliquer leur travail. Qui, au lieu de laisser l'œuvre parler d'elle-même aux gens, déblatèrent sur le pourquoi du comment de ce que ça veut dire. Nous ne sommes pas totalement imbéciles, nous pouvons très bien comprendre tout seuls, même si l'interprétation de « l'artiste » ou du voisin n'est pas la même que la nôtre. L'art n'est-il pas quelque chose qui devrait toucher profondément la personne, à des endroits non accessibles au premier bavard lambda venu nous parler ?
Quand je vois un photographe faire un vernissage, habillé d'une chemise ouverte sur un t-shirt à connotation ironico-hipster, une coiffure mi-peigné, mi-sortidulit, des lunettes sans prescription plus grandes que sa tête, et un foulard autour du cou, le terme « artiste » me paraît adapté. Prenons, par exemple, un acteur qui doit interpréter Roméo dans la fameuse pièce de Shakespeare Roméo et Juliette. Cet acteur doit intégrer dans son jeu la mise en scène, le texte, les relations de Roméo avec ses amis, sa famille, son cousin Benvolio, et surtout sa relation et son amour de et avec Juliette. Il doit en même temps trouver en lui-même la sensibilité nécessaire pour exprimer les émotions qui l'amèneront le plus près de l'idée que la mise en scène se fait du personnage. Tout cela, il s'y attellera avec trois moyens qui sont à sa disposition : la technique, la mémoire et l'imagination. Ces différents médias de travail de l'interprète créateur (j'entends bien) ne doivent pas être séparés et nécessitent une communication intrinsèque permanente dans l'esprit et le corps de l'acteur.
Tout comme le souffleur a pour matière première le verre, l'acteur a l'imagination. Ce matériau brut de l'esprit, volatile, changeant, fragile, insaisissable qu'il doit façonner par sa technique et personnaliser par la mémoire, la sienne ou celle des siècles précédents qu'on peut appeler : culture. L'imagination est le matériau de ce qu'on nomme un « artiste ». C'est pourquoi le terme « artisan » me semble le plus approprié pour qualifier les gens qui créent une œuvre à partir d'une chose aussi ténue que l'imagination.
Bien évidemment, les tenants et les aboutissants d'une création artistique, quelle qu'elle soit, sont toujours flous et difficilement quantifiables. Même si je crois profondément qu'un bon « artisan » est plus souvent dans des considérations concrètes que dans des réflexions métaphysiques. Et bien qu'il faille toujours se demander « Pourquoi le théâtre ? Ou la peinture ? Ou la danse ? », il faut aussi savoir revenir sur terre et fabriquer une pièce, une toile, une chorégraphie, un jeu.
Nos lecteurs ont la parole - Jean-Marc Khawam
Réflexion théâtrale
OLJ / le 12 novembre 2014 à 00h00


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef