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Nos lecteurs ont la parole - Georges Tyan

Ce Liban-là, elle n’en veut pas

J'aurais voulu décrire le gazouillis des oiseaux au lever du soleil, contempler avec vous l'azur de l'horizon, le vert des arbres lavés par la pluie, le rouge des tuiles qui recouvrent encore quelques maisons de nos villages; vous parler de la bonté, la bonhomie des habitants de mon pays, leur cœur d'enfant, ceux-là qui vous ouvrent grand la porte de leur maison et partagent avec vous un frugal repas.
J'aurais aimé me promener avec vous dans nos montagnes, nager à Tyr, vous prendre en photo devant les colonnes millénaires de Baalbeck, pousser un peu plus loin dans la Békaa, vous accompagner au nord visiter les Cèdres, causer de Gibran Khalil Gibran, puis au retour faire un crochet par el-Mina, fanfaronner devant le buste de mon grand-père, et enfin vous inviter à un gâteau arabe à Tripoli, avant d'aller marcher dans les vieux souks de la ville.
J'aurais apprécié que vous ayez apprécié la beauté de mon pays, l'affabilité innée des habitants, leur politesse, leurs bras ouverts pour vous accueillir ; l'un vous aurait tendu une gargoulette pour étancher votre soif, l'autre une petite tasse de café amer pour adoucir la fatigue du trajet, le tout enrobé d'un large sourire, signifiant que vous êtes les bienvenus.
J'aurais tenu à faire avec vous quelques pas sur les trottoirs de la rue Hamra, pousser les portes de ses cafés enfumés, rendez-vous des écrivains, des intellectuels libres-penseurs à leurs heures perdues, des peintres hirsutes au talent fou mais souvent méconnu, grillant cigarette sur cigarette, refaisant dans leur langage un monde qui commence à battre de l'aile. Vous en auriez appris beaucoup sur le Vietnam, la piste Ho Chi Min, l'amour pas la guerre.
En soirée nous aurions assisté au spectacle de l'une des deux troupes de chansonniers qui brocardent les politiciens du cru avec beaucoup de doigté, de finesse, de recherche, évitant de tomber dans la grivoiserie à deux sous, la gesticulation impolie et les gros mots, gardant un standing élevé à leurs représentations qui jamais ne lassaient.
Puis, aux premières lueurs de l'aube, je vous aurais montré non sans fierté la place des Canons, son étalage de la centaine de quotidiens politiques fraîchement sortis des rotatives disséminées un peu partout dans la capitale, à côté d'un amoncellement de romans édités par milliers attirant la curiosité du chaland, le Libanais étant reconnu pour être un grand dévoreur de livres.
Qu'il faisait bon flâner dans notre capitale, de jour comme de nuit, en toute sécurité. L'État avait alors le bras long et veillait. Qu'il était beau encore de parcourir le pays, explorer ses recoins, s'arrêter en chemin, faire causette avec les gens du patelin, prendre le temps de vivre, admirer le paysage, s'extasier aux couleurs chatoyantes du soleil couchant.
Qu'il est dangereux à présent de s'aventurer sur nos routes crevassées. La place des Canons n'est plus, elle a perdu son âme au profit des gratte-ciel qui la colonisent, empêchant le soleil de rencontrer les humains. Les cafés de Hamra sont vides, certains ont disparu, les penseurs aussi, le bon peuple de mon pays a troqué sa bonhomie légendaire contre la haine et la suspicion.
La sécurité, à quelques rares exceptions, a rejoint les livres d'histoire. La Békaa, Tripoli, n'était-ce la bravoure de notre valeureuse armée, ses sacrifices, son abnégation, son courage, l'opiniâtreté salutaire de son commandement, auraient été arrachés à notre géographie pour servir de tête de pont à un dangereux projet subversif entrepris suivant un script écrit par des lunatiques coiffés d'une keffieh confectionnée semble-t-il dans le même tissu qu'une bannière étoilée.
Il est fort curieux cependant, que pour la troisième fois, compte tenu de Nahr el-Bared, Saïda et maintenant Tripoli, les têtes pensantes des rebelles aient pu échapper à de si âpres combats, pour, dans quelque temps, refaire surface et reprendre leurs méfaits.
Une enquête s'impose! Il y a eu trop de morts, de dégâts, pour fermer les yeux sur ces manœuvres dilatoires, toutes cousues de fil blanc. Nous le devons si ce n'est à nous-mêmes, au pays, à nos soldats, à leurs familles, afin qu'ils ne soient pas morts pour rien.
Et la vie continue. Mais elle n'a plus la même saveur, la mort rôde en permanence, la machine est grippée, les rouages grincent. L'incompréhension, la discorde, la haine priment le discours politique, c'est Babel en plein. Normal, nous retournons aux âges bibliques, sauf que le canon et les missiles ont remplacé le cimeterre et le lance-pierre.
Il faut bien tirer profit du modernisme.
On dirait que la couleur bleue de notre ciel peine à conjurer le mauvais œil qui s'acharne sur notre Liban. Nous n'en pouvons plus de nous gratter pour déjouer les complots qui se trament, auxquels participent activement certains dirigeants. Tous les talismans et autres amulettes n'y ont rien pu, c'est à en perdre haleine, la terre du lait et du miel est devenue la terre du sang et du fiel.
Je suis vraiment las de décrire une situation qui va périclitant. Comme beaucoup, je suis allé à la recherche de la démocratie qui faisait la singularité de mon pays, je ne l'ai pas trouvée. Dépitée, elle se cacherait, m'a-t-on dit, dans les recoins sombres d'une tombe anonyme, au milieu du cimetière des laissés-pour-compte, et elle refuse d'en sortir.
Car, en démocratie, tout le monde est utile, personne n'est indispensable. Or, dans un tour de passe-passe dont ils ont le secret, nos dirigeants ont inversé la donne. Eux seuls sont indispensables, tout le monde est inutile.
Ce Liban, elle n'en veut pas.

Georges TYAN

J'aurais voulu décrire le gazouillis des oiseaux au lever du soleil, contempler avec vous l'azur de l'horizon, le vert des arbres lavés par la pluie, le rouge des tuiles qui recouvrent encore quelques maisons de nos villages; vous parler de la bonté, la bonhomie des habitants de mon pays, leur cœur d'enfant, ceux-là qui vous ouvrent grand la porte de leur maison et partagent avec vous un frugal repas.J'aurais aimé me promener avec vous dans nos montagnes, nager à Tyr, vous prendre en photo devant les colonnes millénaires de Baalbeck, pousser un peu plus loin dans la Békaa, vous accompagner au nord visiter les Cèdres, causer de Gibran Khalil Gibran, puis au retour faire un crochet par el-Mina, fanfaronner devant le buste de mon grand-père, et enfin vous inviter à un gâteau arabe à Tripoli, avant d'aller marcher dans les...
commentaires (3)

Tant mieux pour elle et tant pis pour eux.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

09 h 58, le 04 novembre 2014

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Commentaires (3)

  • Tant mieux pour elle et tant pis pour eux.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    09 h 58, le 04 novembre 2014

  • Tant mieux pour elle, et tant pis pour "eux".

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    09 h 41, le 04 novembre 2014

  • ON VA TAILLER À CHACUN, L'ABRUTISSEMENT AIDANT, UN LIBAN SUR DEMANDE !

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    07 h 47, le 04 novembre 2014

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