La proclamation d'un prétendu «État islamique» en Irak et en Syrie érigé en califat a entraîné une mobilisation sans précédant d'États européens au sein de la coalition militaire réunie autour des États-Unis pour le combattre. Contrairement à George Bush lors de la deuxième guerre du Golfe, les dirigeants occidentaux se sont toutefois gardés de qualifier cette campagne de «croisade». Mais bien qu'ayant affirmé que l'islam n'avait rien à voir avec les crimes horribles commis en son nom, et malgré les mises en garde contre l'amalgame entre jihadistes et musulmans, on assiste à une recrudescence de l'islamophobie ainsi qu'à un flot d'analyses plus ou moins objectives sur le danger du terrorisme islamiste et la menace que ferait peser l'islam sur la civilisation européenne. On ne peut comprendre ce phénomène sans le situer dans le cadre de l'histoire des rapports entre l'Europe chrétienne et le monde musulman. Et du regard souvent dépréciatif porté par les Européens sur l'islam et les Arabes.
Lutte des talibans contre les Russes et les Américains en Afghanistan, guerres du Golfe, attentats du World Trade Center, de Londres ou de Madrid... Les événements de ces dernières années rappellent que les rapports entre l'islam et le christianisme occidental et orthodoxe ont presque toujours été conflictuels, même s'ils ont été ponctués de traités d'alliance et de périodes de trêve. Entre eux, il existe un lourd contentieux, absent des relations que l'un ou l'autre pouvait entretenir avec les civilisations plus lointaines d'Asie. L'islam s'est essentiellement créé aux dépens de terres chrétiennes: le Moyen-Orient, l'Asie Mineure et le Maghreb. Et dans ces deux dernières régions, il ne reste pratiquement plus de chrétiens, même s'ils n'ont pas été convertis de force à l'islam. Depuis la conquête de la Syrie byzantine par les guerriers d'Allah, la lutte entre l'islam et la chrétienté a été émaillée de guerres qualifiées de «saintes». Dans ce climat d'hostilité, le traité conclu au XVIe siècle entre François Ier et Soliman le magnifique fit scandale en Europe. Motivé par une alliance de revers contre les Habsbourg, ennemis communs des deux souverains, il constitua l'un des premiers exemples de realpolitik dans les relations internationales. Des croisades au deuxième siège de Vienne par les Ottomans en 1683, en passant par la chute de Constantinople en 1452 et celle de Grenade en 1492, cette lutte millénaire a été ponctuée de flux et de reflux jusqu'à la défaite finale de l'Empire ottoman en 1918 et la domination coloniale européenne sur l'ensemble du monde arabe, à l'exception de l'Arabie saoudite. Plus près de nous, le conflit en Bosnie Herzégovine (1992-1995), pays où passe la frontière entre la catholicité, l'orthodoxie et l'islam, fut le théâtre de crimes de guerre et de campagnes de purification ethnique. On pense notamment au massacre de Srebrenica, perpétré en juillet 1985 par l'armée de la République serbe de Bosnie et dont furent victimes 7000 à 8000 hommes et adolescents bosniaques musulmans. Considéré comme le pire massacre commis en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il a été qualifié de génocide par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie.
Durant des siècles, le défi qu'a représenté l'islam conquérant à l'Europe a suscité de sa part une hostilité mêlée de crainte. Attitude qui a fait place à un sentiment de supériorité à l'égard des Arabes et des musulmans à partir de leur déclin. Au XIXe siècle, Ernest Renan a jeté un véritable anathème sur l'islam, ennemi d'après lui de tout progrès. Et, de nos jours, l'Occident se définit en grande partie par rapport à l'islam. Pour Edward Saïd, l'Orient a presque été une invention de l'Europe. Il est son rival culturel. Quant à Georges Corm, il écrit: «Pour que l'Occident existe, il lui faut un frère ennemi, ou du moins inquiétant dont il faut se garder.»
(À suivre)
Ibrahim TABET
Nos lecteurs ont la parole - Ibrahim Tabet
I.- Le califat et l’Europe
OLJ / le 16 octobre 2014 à 00h00


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef