Nos rêves se réalisent lorsqu'ils sont assez beaux. À croire que personne ne rêve !
De la poudre blanche. Pas celle qui te ravage les parois nasales pour s'en aller frire tes neurones. Pas celle que tu justifies par de l'ennui ou par ta peine. Pas celle qui t'a fait croire que tu serais plus cool dans le genre social animal si tu t'en mettais plein la gueule. Non, pas celle-là. Elle est banale. Démocratisée. Vulgaire.
De la poudre blanche délicate, racée, fine, qui s'envole comme des nuages de poussière d'étoiles... De minuscules particules qui sentent le propre, qui sentent le nouveau-né et la grand-mère en même temps.
Je me souviens encore lorsque la mienne recourait automatiquement à cette poudre magique tel un remède à tout. Je m'en souviens parce qu'elle n'a jamais cessé de me la recommander même passé le temps des couches et des rougeurs.
Si mon pied s'était retrouvé coincé dans des chaussures trop belles mais trop étroites, du tac au tac, elle recouvrait mes cors de talc et je croyais ferme que les os boursouflés reculeraient devant une telle arme. Si je m'épluchais la peau des aisselles à force de les raser, elle les saupoudrerait abondamment pour calmer la douleur et effacer les rougeurs.
Lorsqu'il m'arrivait de lui parler de déodorant, elle m'envoyait sur les roses en me racontant qu'elle s'était toujours servie de talc pour sentir le frais.
Même quand j'avais mal au cœur, elle me massait les mains, les jambes et le dos et je me retrouvais enrobée dans un nuage blanc de pureté qui allait tout faire disparaître : mon chagrin, ce vil nœud dans la gorge, l'amertume et même moi. Lorsqu'il se dissiperait, j'en ressortirais renouvelée et plus forte.
D'ailleurs je veux tellement y croire que j'en fais de même pour mes enfants. À chaque bobo, chaque irritation, chaque bain, je parsème de nuée blanche qui évincera les autres cures.
Alors j'ai rêvé.
Pas le rêve de Martin Luther King, ni celui du Mahatma Gandhi ou de Mère Teresa. L'histoire continue de prouver que l'homme en est incapable, tantôt impuissant, tantôt mauvais, trop avide de pouvoir, trop égocentrique, trop individualiste ou trop con pour assouvir les désirs de ces humanistes. De tous ces idéaux d'égalité, de pluralisme, de charité, d'entraide, de justice pour tous, de respect de l'autre dans sa différence et sa diversité, de bonté, d'espoir, que reste-t-il si ce n'est qu'une humanité moribonde ?
Le bilan est honteux. L'obscurantisme et la violence n'ont jamais eu la main aussi forte.
En particulier du côté de chez nous.
Alors j'ai rêvé. Que Dieu avait vidé tous les supermarchés du monde de leurs étalages de poudre de talc, qu'Il avait versée dans une saupoudreuse géante et que pendant dix jours et neuf nuits (ben quoi... ce sont des chiffres neutres), Il empoussiéra les hommes jusqu'à la moelle. Nous étions tous comme enveloppés d'un drap blanc, méconnaissables et indiscernables ni par la couleur de notre peau, ni par la croix ou le Coran à notre cou, ni par nos richesses ostentatoires, ni par nos godasses déchirées.
Lorsque Dieu eut terminé son œuvre, Il nous laissa la tâche de tout dépoussiérer. Ce fut magique. Tous les enfants étaient nourris, vaccinés, vêtus et accrochaient un sourire radieux à la face. Plus de larmes ni de morve qui les défiguraient. Les dispensaires pour Ebola et autres épidémies servaient de terrains de foot. Les politiciens servaient enfin le peuple qui les avait élus. Toutes les douleurs et les traces de torture étaient apaisées, aucune fracture, aucune brûlure ne résistait à ce baume blanc. Les prélats avaient pour mission principale la consécration et la protection de l'innocence des enfants. Les cagoules de la terreur arboraient à présent de longues tuniques de lin beige et sur leurs drapeaux blancs on pouvait lire : « Tu ne tueras pas au nom de Dieu. Il ne te l'a jamais demandé. »
Plus un seul cœur n'avait mal, plus une seule âme n'errait seule en quête de vengeance. La cure du cancer n'était autre qu'une bonne bouteille de talc.
Du tac au talc ! Magique ! C'était magique.
Irréaliste ? Onirique ? Ludique ? Moins à même de se concrétiser qu'un déjeuner en tête à tête avec la fée Clochette ?
Soit. Mais surtout lucide, car autrement, je ne vois pas du tout comment on compte sortir la tête de ce merdier planétaire dans lequel il semble que l'on va patauger à l'infini.
Nos lecteurs ont la parole - Anne O. Bayruti
Du tac au talc...
OLJ / le 15 octobre 2014 à 00h00


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