« Tu sais, je n'ai jamais été aussi heureux que ce matin-là
Nous marchions sur une plage un peu comme celle-ci
C´était l´automne, un automne où il faisait beau. » – Joe Dassin
Genève, un mois d'octobre proche de l'été indien. Le ciel genevois vient enfin de se déchirer, les affiches des dernières votations cantonales avec leurs trois fois oui ou trois fois non attendent sagement leur décrochage, les enfants s'ébattent dans la cour d'école de la vieille ville, quelques pointures du barreau se détendent entre deux audiences sur les terrasses du Bourg de Four, les ouvriers s'affairent au marteau piqueur dans les tranchées des canalisations éventrées, les touristes japonais écoutent attentivement les explications de leur guide. Tout est ordinaire en ce début d'après-midi, au cœur de la cité de Calvin. Le café-restaurant Mortimer, où j'ai usé mes poches de pantalons d'étudiante, a fermé ses portes il y a plus d'un an. Les policiers patrouillent à l'affût des récalcitrants au parcage sauvage. Un vieil homme s'amuse à prendre la pose à côté de Clémentine, la célèbre statue longiligne. J'observe les passants, j'en reconnais un ou deux aux cheveux blanchis, me renvoyant forcément aux miens.
Genève, c'est ma ville. Je ne suis pas née chez elle. Je l'ai adoptée à l'âge de cinq ou six ans. À l'époque, nous allions avec mes parents à l'hôtel Century, situé dans le quartier des Eaux-Vives. À l'arrière de cet hôtel, il y avait le Century House, c'étaient des appartements meublés qui hébergeaient des familles en vacances au même titre que les travailleuses de la nuit. Nous les guettions lors du départ nocturne aux tenues à paillettes, perchées sur des talons interminables. Le personnel était dévoué, gentil et serviable. Du concierge, en passant par le comptable ou la gouvernante, ils avaient tous quitté leur Italie natale à la recherche d'un travail dans cette Suisse en recherche de main-d'œuvre. Mais il n'y avait pas qu'eux. Lors du début de la guerre au Liban, l'hôtel avait été envahi par tous les Libanais en transit ou en attente d'un dénouement à un conflit qui durera plus de quinze ans. J'ai toujours en mémoire les couloirs, les escaliers et les ascenseurs de la résidence transformés en aire de jeux bruyants comme j'ai imprimé à jamais dans ma mémoire les visages consternés devant un écran de télévision à l'annonce du massacre de Sabra et Chatila. Ce jour-là, j'ai compris que la situation était très grave et que plus rien ne sera comme avant.
Je connais par cœur les entrailles de ce quartier genevois que j'ai sillonné, ainsi que toutes les transformations qu'il a subies année après année. À l'emplacement actuel de Photo Verdaine, il y avait un revendeur de poussettes géantes aux bâches bleu foncé et sur la place du Pré-l'Évêque, la marchande de glaces au visage rond, à la chevelure poivre et sel s'installait durant la saison estivale en nous régalant de ses cornets doubles chocolat vanille. Ce qui est resté inchangé, c'est le cabaret le Velvet, le café le Remor et le tabac journaux attenant, à l'époque tenu par un Italien toujours souriant. Les Halles de Rive à l'odeur singulière encore imprégnée dans ses murs. Le volailler, c'était un Italien assisté de son épouse dont la mission était d'emballer les poulets rôtis tout en papotant avec les clients. La droguerie l'Araignée Rouge et ses produits auxquels aucune bestiole étrangère ne résiste. Les vins Bignens récemment rénovés.
Le bar du Griffins et ses clients. Les chaussures Aeschbach et son toboggan historique qui a assisté aux glissades de milliers d'enfants. La Migros, l'institution sans botox. Le cinéma Scala, le grand résistant au pop-corn coca. Le parc des Eaux-Vives, la Grange, sa roseraie fière et imperturbable... Tous des piliers de Genève au même titre que le jet d'eau ou le mur des réformateurs.
Mais pourquoi cette plongée soudaine dans les sillons d'une mémoire radoteuse ? C'est la faute au reçu du parking de Saint-Antoine. Après ma balade genevoise, je me retrouve à devoir payer ma place sur un des terrains les plus convoités de la ville où, avant sa construction, je slalomais entre les arbres pour caser ma Golf Memphis avant d'aller assister à mes cours d'université. Derrière moi, un jeune homme, début trentaine, demande au micro une quittance qui lui répond :
La quittance, il fallait la demander avant de payer.
Je me suis alors retournée en disant : C'est la Suisse.
En général, la réponse est toujours la suivante : Oui, c'est vrai, on s'est fait toujours avoir, on en a assez, etc. Mais là, c'était différent. Le jeune homme me dévisagea avant de s'exclamer mi-gentil, mi-cynique : Il y a d'autres avantages en Suisse et du reste c'est pour cela que vous êtes ici, je pense. Nous avons pris l'ascenseur ensemble.
– Ici ? Je suis suissesse, Monsieur, et depuis très longtemps.
– Je suis désolé, Madame, j'ai pensé que vous étiez une frontalière.
Les portes se sont ouvertes l'éjectant sur l'asphalte propre et se sont refermées en me renvoyant à tous mes souvenirs. Cette mémoire se référant à une Suisse différente. Celle de mon enfance sur le tourniquet bleu turquoise du jardin anglais près de l'horloge fleurie.
Une Suisse où j'ai élu domicile depuis si longtemps qu'elle a pénétré profondément mes pores sans que je n'en sois consciente. Une Suisse qui m'a furieusement manquée lors de mon séjour au Liban. J'essayais de remettre en ordre le désordre dans une armoire explosée et détruite à plusieurs reprises. La scène vécue brièvement dans cet ascenseur n'aurait aucune importance si elle ne faisait pas partie d'un contexte de plus en plus agressif et pesant. Je suis attristée par une absurdité à l'ignorance galopante chaque jour un peu plus. C'était une balade d'automne où
« Toute la vie sera pareille à ce matin
Aux couleurs de l'été
indien ».
Genève, un mois d'octobre proche de l'été indien. Le ciel genevois vient enfin de se déchirer, les affiches des dernières votations cantonales avec leurs trois fois oui ou trois fois non attendent sagement leur décrochage, les enfants s'ébattent dans la cour d'école de la vieille ville, quelques pointures du barreau se détendent entre deux audiences sur les terrasses du Bourg de Four, les ouvriers s'affairent au marteau piqueur dans les tranchées des canalisations éventrées, les touristes japonais écoutent attentivement les explications de leur guide. Tout est ordinaire en ce début d'après-midi, au cœur de la cité de Calvin. Le...


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Trés bien écrit. Merci
11 h 24, le 10 octobre 2014