La place Riad el-Solh témoigne depuis hier de détresse des proches des militaires retenus en otage par les groupes jihadistes. Photo Ibrahim Tawil
Les menaces d' « invasion par les groupes jihadistes » de régions limitrophes du pays, aussi bien au Nord qu'au Sud, pour reprendre le terme de certains observateurs, provoquent deux dynamiques de résistance au Liban.
Si leurs principes respectifs ont toujours défini les divergences entre les deux camps du 8 Mars et du 14 Mars, leur mise en œuvre est aujourd'hui décisive pour la sécurité du pays, mais surtout pour déterminer le rôle du Liban dans la mouvance régionale : faut-il se livrer à des combats avec les jihadistes, avec le risque d'ébranler le partenariat intérieur, ou consolider le modèle libanais, en le maintenant hors du conflit militaire dans la région ?
L'offensive menée mardi par le Hezbollah contre Israël à partir de Chebaa et l'étalage de force verbal qui en a résulté hier sont représentatifs de la dynamique préconisée par le parti chiite et ses alliés. Cette offensive, suivie d'une riposte israélienne immédiate mais ponctuelle, est restée sans suite sur le terrain. Elle a néanmoins de multiples portées, la première étant de renflouer le principe de résistance du Hezbollah, aussi bien au niveau interne que régional.
L'opération menée à partir de Chebaa est cependant indissociable de la bataille qui avait opposé ponctuellement la veille des éléments du Hezbollah à des combattants du Front al-Nosra. Ces derniers avaient pris d'assaut des postes du parti chiite au niveau du village de Brital et ses environs, avant de s'en retirer.
Présentée par le 8 Mars comme une victoire du Hezb et comme « la preuve de son rôle de bouclier du pays », cette bataille isolée se serait pourtant achevée sur un retrait volontaire et non forcé du Front al-Nosra. Outre les pertes humaines dans les rangs du parti (huit tués officiellement), aucune preuve matérielle n'a été fournie sur les « dizaines de tués » dans le camp opposé, comme l'avait rapporté le Hezbollah. Enfin, rien n'indique que l'armée est intervenue dans les combats aux côtés du Hezbollah.
Ces constatations trahissent des failles au niveau du positionnement du parti chiite après avoir été pris au dépourvu par les combattants jihadistes. Cette infiltration soudaine serait assimilable en réalité à « une opération éclaireur », qui aurait mis le parti chiite dans l'embarras et démoralisé sa base populaire, selon une source autorisée. Se tourner vers Chebaa servirait dès lors trois objectifs : détourner le regard du revers non déclaré essuyé à Brital ; réincorporer au débat interne l'élément sioniste, c'est-à-dire la raison d'être fondamentale du Hezbollah et le symbole de ses exploits ; et mettre en garde contre une possible infiltration des groupes jihadistes par le Sud en présentant le Hezbollah et l'Iran comme partenaires incontournables de la lutte contre les jihadistes.
Il va sans dire que la demande d'un retrait du Hezbollah de Syrie est plus que jamais un sujet de ridicule pour les milieux du parti. Mais sa stratégie, qu'elle parvienne ou pas à éradiquer le mal jihadiste, comporte un hic : celui de faire subir au Liban les répercussions de choix auxquels il n'a pas souverainement consenti.
L'ancien Premier ministre Saad Hariri a ainsi dénoncé hier, dans une déclaration, « l'utilisation des frontières comme plateforme visant à envoyer des messages de nature sécuritaire ou militaire ». Qualifiant cette démarche comme étant « une aventure nouvelle et un saut dans l'inconnu », le leader du courant du Futur s'est désolé de « la reconnaissance par certains de droits exclusifs consentis au Hezbollah de mener des guerres indépendamment de l'État, de son gouvernement et de son peuple ». Il a estimé surtout que cette méthode est à même de « saper les efforts nationaux dans la lutte contre le terrorisme » et de saper, en parallèle, « le partenariat national ». C'est l'ébranlement de ce partenariat qui motiverait d'ailleurs la décision de préserver l'institution militaire d'une éventuelle discorde sunnite-chiite, en évitant d'intervenir militairement auprès du Hezbollah.
(Lire aussi : Le 14 Mars accuse le Hezbollah de « servir les intérêts d'al-Nosra et de Daech »)
D'ailleurs, la menace de la poussée jihadiste en Syrie aura incité la France à accélérer la livraison d'armes à Beyrouth, financées par le don saoudien de trois milliards de dollars US à l'armée, comme l'a annoncé hier le ministre français de la Défense, hier, au lendemain de la rencontre Hariri-Hollande à l'Élysée.
La priorité reste, en outre, de libérer les militaires détenus par le Front al-Nosra et l'État Islamique. Les proches des otages ont débloqué hier l'autoroute de Dahr el-Baïdar, après 16 jours de sit-in, avant de se déplacer vers la place Riad el-Solh où ils menacent d'escalade. Si le ministre de la Santé Waël Bou Faour a reconnu hier un surplace au niveau des négociations après al-Adha, il a continué de soutenir que « le gouvernement déploie tous ses efforts pour la libération des otages ».
Le déplacement du sit-in à la place Riad el-Solh est doublement significatif puisqu'il fait face d'une part au Grand Sérail, où le gouvernement se réunit aujourd'hui, et d'autre part à la place de l'Étoile, où doit se tenir aujourdhui une séance pour l'élection d'un chef de l'État.
D'ailleurs, c'est le même scénario morne de boycottage qui promet de se répéter à l'hémicycle. La détresse des proches des militaires, quelques mètres plus loin, doit rappeler l'importance de combler la vacance à la magistrature suprême. Une importance soulignée avec de plus en plus de clarté par les décideurs régionaux et internationaux.
Mais la médiation auprès de Téhéran, promise par le président français François Hollande, pour débloquer la présidentielle ne serait pas près d'aboutir, à en croire l'ambassadeur d'une grande puissance en poste au Liban, cité par notre correspondant diplomatique Khalil Fleyhane. Il manquerait au président français « les outils de pression adéquats », selon le diplomate, qui relève autant l'impossibilité actuelle d'élire un chef de l'État que de tenir des législatives.
La non-tenue des législatives est la seule chose sûre depuis hier. Le président de la Chambre a refusé la tenue d'élections qui seraient boycottées par une composante essentielle du pays, à savoir le Futur. Ce dernier se dit en tout cas prêt à en assumer l'entière responsabilité, fort de son argument de principe, celui de la primauté de la présidentielle.
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19 h 24, le 09 octobre 2014