Régis Debray a opposé l'intellectuel aux tribus ; c'était dans le cadre d'un hommage posthume au regretté Samir Kassir*. Pour lui, l'intellectuel est la personne qui remet en cause les siens, qui répudie ses attaches primaires alors que pour Anatole France, c'est un homme cultivé qui agit sans mandat politique et qui intervient dans le débat public, de son propre chef, quand des droits sont violés et des vérités occultées. Mais pour Debray, on ne « fait acte d'intellectuel » qu'en rompant l'adhérence à son milieu d'origine. En somme, il s'agit d'opérer un reniement. Et c'est d'autant plus à l'honneur de l'homme de culture qu'il faut du cran pour se défaire des identités tribales qui le conditionnent, et qui nourrissent ses réflexes et ses craintes ataviques. Autrefois en Europe, les intellectuels devaient non seulement trahir leur classe d'origine, mais également s'attacher à extirper ce qui restait en eux de vieux fond bourgeois. Un intellectuel marxiste devait nécessairement être un transfuge, d'après cette formulation. Debray, l'ancien compagnon de Che Guevara, n'est pas loin d'appeler à la même métamorphose en donnant l'exemple du catholique qui s'insurge contre sa hiérarchie, du musulman ou du juif qui conteste ses représentants officiels, et du médecin qui remet en cause son conseil de l'ordre.
En bref, ce philosophe parisien appelle au déracinement. L'arrachement au confort social et mental est certes une condition nécessaire, mais est-elle suffisante pour remplir le rôle de whistleblower (lanceur d'alerte) ? L'erreur peut être au bout du chemin et les intellectuels marxistes qui ont encensé Staline ou Mao en savent quelque chose. Car celui qui s'engage se compromet nécessairement puisqu'il prend parti, surtout s'il est guidé par le désir impératif d'être reconnu comme l'auteur d'une prise de parole. Et ce faisant, il risque de se tromper, de parier sur le mauvais cheval. Même s'il bénéficie toujours d'indulgence de la part du public ; on est toujours clément avec ceux qui s'expriment, même à mauvais escient. Et puis il y a les autocritiques et les apostasies qui gomment les erreurs de jeunesse.
Mais cela peut passer pour un débat d'idées quand l'ennemi est aux portes. Car que me vaut l'intellectuel maintenant qu'Isis est à deux heures de Beyrouth ? Fifi Abou Dib peut toujours affirmer que Daech ne lui fait pas peur. Cette attitude faite de défi l'honore, mais quelles garanties l'intellectuel est-il en mesure de donner à nos sociétés quand la crainte panique se saisit d'elles ?
Est-ce le moment de suivre l'homme de lettres français dans ses oppositions subtiles et dans sa condamnation des tribus ? C'est vers ces dernières que l'on se tourne instinctivement quand il y a danger, quand la survie des individus ou des groupes est en jeu. Peut-on à cet instant précis prendre de tels risques et répudier les liens communautaires, confessionnels ou de sang ?
Mais d'abord définir la tribu. C'est une société de cousins, d'alliances sournoises, de passe-droits et de népotisme, c'est tout ce qu'il y a de moins démocratique. C'est un régime paralégal qui ne cherche pas le bien commun, mais la prospérité des membres du groupe et leur sécurité. On a pu décrire la tribu comme un groupement d'un certain nombre d'hommes liés par la consanguinité, ce qui induit une solidarité de corps (entraide, défense du territoire, mariages entre proches, etc.). Outre le fait de partager un même espace de vie, ils « sont représentés par un chef (le cheikh) censé réguler la situation interne de la tribu, le rapport avec les autres tribus et les relations avec le pouvoir central » (Hashem Dawood).
On peut s'en faire une image idyllique et toute notre histoire arabe depuis la Jahiliya a magnifié ses héros vengeurs, car la vendetta est de l'essence du système tribal. Si elle est répugnante à un bel esprit, elle peut jouer le rôle de catharsis dans une société régie par la loi du talion même si tombent des victimes de substitution.
Le père d'un des soldats sauvagement assassinés dit combien sa colère est grande contre tel groupe précis et son chef. Ce devoir de vengeance clairement exprimé par waliy al-dam (le maître du sang, d'après l'expression d'Henri Lammens s.j.) à l'encontre d'une cible précise semble rétablir un équilibre de la terreur à un moment où nos autorités ne savent plus à quel saint se vouer.
Voici venir le temps des tribus, celui de la vengeance privée, cette institution régulatrice des rapports sociaux. Nous allons être entraînés dans le cycle des représailles et des violences réciproques, et ce ne sont pas nos forces de sécurité qui seront en mesure de mettre un terme à la spirale sanguinaire, encore moins les intellectuels.
Et puis lesdits intellectuels n'ont pas toujours été innocents ; ils ont joué leur rôle dans l'excitation des esprits et l'on n'a pas assez écouté Jacques Prévert qui disait qu'il ne faut pas les laisser jouer avec les allumettes, « parce que, Messieurs, quand on le laisse seul, le monde mental ment monumentalement ».
Ce pays se nourrit de craintes. Ce pays, le nôtre, est paralysé par la peur. Au diable l'intellectuel et vivement les tribus !
Youssef MOUAWAD
*Régis Debray, « L'intellectuel face aux tribus ».


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