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Nos lecteurs ont la parole - Nelly Hélou

Les Afghans et nous

Je ne sais si les Libanais se sont intéressés à l'élection présidentielle en Afghanistan, plongés qu'ils sont dans leur bourbier quotidien. Et pourtant, cette élection mérite qu'on s'y arrête un moment.
Une première image était frappante : à dos d'âne, ils ont transporté les urnes pour permettre aux électeurs dans les villages les plus éloignés d'exprimer leur opinion et d'y glisser leur bulletin.
Après des décennies d'occupation et de domination, ce scrutin traduisait un désir de liberté pour un peuple qui a subi, depuis 1978, une succession de drames et de traumatismes qui ont peu à peu modifié son rapport au pouvoir et aux institutions. Durant cette longue période de coups d'État, de régime communiste (invasion soviétique 1978-1992), de guerre civile entre moudjahidine et de régime taliban (1997-2001), les populations ont souffert d'avoir accepté sans rien dire l'ordre qui leur était imposé.
Deuxième image : après avoir accompli son devoir à Kaboul, un homme de 60 ans répond à la question d'un journaliste : « Au fond, peu m'importe qui va gagner. Je vote avant tout pour la démocratie et pour pouvoir demander des comptes. » Dans l'un des bureaux de vote des femmes, la responsable estime que « les personnes qui viennent ici n'attendent pas grand-chose des candidats. En revanche, elles sont très fières de venir voter et postent sur Facebook leurs photos avec leur doigt plein d'encre pour en témoigner ». Un scrutateur affirme : « On a réussi à relever un défi alors que beaucoup de gens en doutaient : au premier comme au second tour, la participation a été de près de 60 %. »
Ce scrutin fut considéré comme un test majeur pour l'un des pays les plus pauvres au monde et toujours en partie contrôlé par les rebelles islamistes, que plus de douze ans d'intervention militaire occidentale n'ont pas réussi à mater. Il a même attesté une réelle avancée des pratiques démocratiques. Certes, cette élection était loin de constituer un modèle de transparence. Il y a eu beaucoup de fraude, de corruption, d'interférences... Il a fallu faire un audit des 8 millions de bulletins de vote et d'intenses pourparlers pour aboutir à la proclamation, dimanche 21 septembre, de la victoire d'Ashraf Ghani, avec en corollaire un accord du partage du pouvoir avec son rival Abdullah Abdullah.
Étudiante en sociologie, j'avais fait autrefois le voyage en voiture avec des amis de Beyrouth à Kaboul et l'on nous avait traités de fou. Mais à 20 ans, on fait des folies et ce voyage est gravé à jamais dans ma mémoire et celle de mes compagnons. De Hérat à Kandahar, Kaboul et ses cerfs-volants, puis Bâmiyân et Band-e-Amir, nous avions découvert un beau pays et un peuple simple et très attachant, qui vivait dans ses plaines, ses montagnes imposantes aux paysages merveilleux avec des lacs à plus de 4 000 mètres d'altitude. Nous avions eu la chance de voir les fameuses statues des bouddhas géants de Bâmiyân, trois statues monumentales en haut-relief excavées dans la paroi d'une falaise à une altitude de 2 500 mètres et qui furent détruites en mars 2001 par les talibans.
À 75 kilomètres de Bâmiyân, nous avons dormi à la belle étoile près des lacs bleus de Band-e-Amir. Un ensemble de six lacs majestueux à la beauté légendaire, au cœur des montagnes de l'Hindou Kouch et qui s'étagent entre 2 971 et 2 887 mètres d'altitude, séparés par des barrages naturels constitués de roches carbonatées.
Accueillants, les Afghans nous offraient le thé dans leurs « tchatchais ». Ils aimaient la musique, on croisait un joueur de cithare près d'un vendeur de pastèque et l'on pouvait écouter la musique typique du pays dans des boîtes de nuit à Kaboul. Les touristes circulaient en toute liberté, en short, en jupes courtes. Les Afghanes se promenaient à visage découvert, un long foulard de couleurs vives sur la tête. On observait les différents types d'hommes (des bruns aux yeux verts, un faciès grec...) et une riche diversité culturelle, l'Afghanistan ayant vu passer de nombreux peuples et connu une histoire mouvementée. Carrefour de l'Asie centrale, il constituait dans l'Antiquité un point de passage important sur la route de la soie et connut les conquérants désireux de contrôler l'Inde : Cyrus le Grand, Alexandre le Grand, Gengis Khan, l'empereur Bâbur, etc.
Ce peuple et ce pays, qui méritent d'être connus, nous donnent une leçon à nous Libanais qui passons notre temps à clamer notre attachement aux valeurs démocratiques, à nous enorgueillir d'être les meilleurs au Proche et au Moyen-Orient. Et voyez où nous en sommes aujourd'hui, incapables de réunir le Parlement pour élire un président de la République et de nous entendre sur une loi pour organiser des législatives. Alors que les problèmes au quotidien sont de plus en plus inextricables : clivages politiques, problèmes socio-économiques (eau, électricité, scolarités, corruption, clientélisme, attentats, etc.). Avec, cerise sur le gâteau, Daech et les islamistes.
Triste décadence d'un Liban creuset de cultures et de civilisations, et pays message de convivialité pluridimensionnelle. Toutes les argumentations politiques, sécuritaires ou autres ne peuvent justifier cet échec.

Nelly HÉLOU
Journaliste

Je ne sais si les Libanais se sont intéressés à l'élection présidentielle en Afghanistan, plongés qu'ils sont dans leur bourbier quotidien. Et pourtant, cette élection mérite qu'on s'y arrête un moment.Une première image était frappante : à dos d'âne, ils ont transporté les urnes pour permettre aux électeurs dans les villages les plus éloignés d'exprimer leur opinion et d'y glisser leur bulletin.Après des décennies d'occupation et de domination, ce scrutin traduisait un désir de liberté pour un peuple qui a subi, depuis 1978, une succession de drames et de traumatismes qui ont peu à peu modifié son rapport au pouvoir et aux institutions. Durant cette longue période de coups d'État, de régime communiste (invasion soviétique 1978-1992), de guerre civile entre moudjahidine et de régime taliban (1997-2001), les...
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