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Nos lecteurs ont la parole - Francis Doumet

L’immonde imposture

D'abord, cet État islamique autoproclamé ne ressemble en rien à ceux qu'a connus l'histoire. Le califat abbasside (750-1517), qui témoigna de l'âge d'or du monde musulman, professait un islam diamétralement opposé à celui, rigide et rétrograde, prôné par les militants d'aujourd'hui. À leur apogée, les califes abbassides adoptèrent le mutazilisme, une doctrine tellement avant-gardiste que même de nos jours elle serait jugée trop progressiste. Cette école de pensée tentait de réconcilier la raison, les philosophies grecques antiques et les doctrines islamiques. Elle affirmait aussi que le Coran ne pouvait être éternel, et assujettissait la révélation divine à la critique humaine. Le résultat était une véritable remise en question de tout et de rien, se traduisant en un essor des sciences, de la médecine, de la philosophie, du multiculturalisme et de l'art. Abou Nouwas, le célèbre poète auprès de la cour du légendaire Haroun al-Rachid, non seulement composait des odes au vin, mais était tout aussi notoire pour ses vers homophiles qui feraient aujourd'hui rougir plus d'un imam.
Mais si c'est par dédain de cette prétendue décadence des derniers califats que l'État islamique tente de recréer l'ère des premiers califes, les Rashidoun (les « bien guidés »), là encore il perd le nord. Mohammad lui-même, le mieux « guidé » de tous, élabora vers l'an 622 un système de gouvernance à caractère relativement (et étonnamment) laïc pour Médine, sa ville adoptive. La Constitution de Médine que le Prophète dessina accordait liberté de culte, pleins droits et autonomie aux non-musulmans, qui formaient avec les musulmans « une même communauté de croyants », selon ce document. On est bien loin de la dérive de l'intolérance religieuse que pratique avec culot aujourd'hui l'État islamique ainsi que d'autres États on ne peut plus légitimes.
En fait, l'État que cherche à raviver l'État (dit) islamique n'a existé que dans l'imagination de ses extrémistes. Le mutazilisme finit par être vaincu par le sunnisme, et avec les portes de l'ijtihad (efforts de réflexion, d'interprétation) se sont aussi renfermées celles de la raison, du progrès, et finalement de l'humanité. Mais croire en son droit exclusif au divin, c'est cesser de le retrouver dans les libertés et les connaissances. Et en s'accaparant Dieu on empêche ainsi les autres de Le connaître – un dénouement que Mohammad lui-même n'aurait jamais admis. «La protection de Dieu est sur tous les croyants monothéistes», rappelait la Constitution de Médine.

Francis DOUMET

D'abord, cet État islamique autoproclamé ne ressemble en rien à ceux qu'a connus l'histoire. Le califat abbasside (750-1517), qui témoigna de l'âge d'or du monde musulman, professait un islam diamétralement opposé à celui, rigide et rétrograde, prôné par les militants d'aujourd'hui. À leur apogée, les califes abbassides adoptèrent le mutazilisme, une doctrine tellement avant-gardiste que même de nos jours elle serait jugée trop progressiste. Cette école de pensée tentait de réconcilier la raison, les philosophies grecques antiques et les doctrines islamiques. Elle affirmait aussi que le Coran ne pouvait être éternel, et assujettissait la révélation divine à la critique humaine. Le résultat était une véritable remise en question de tout et de rien, se traduisant en un essor des sciences, de la médecine, de la...
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