Et si parfois la vacance provoquée et obstinée du pouvoir était synonyme de crime contre l'humanité ? ...
On ne cesse de nous affirmer que les sunnites devraient choisir le Premier ministre, les chiites le président de la Chambre et les chrétiens le président de la République au seul prétexte que chacun d'entre eux représente une communauté bien distincte. Mais d'où nous vient cette mascarade ? La classe politique du Liban ne voit-elle pas qu'elle consacre elle-même, jour après jour, la division de son pays et son enfermement confessionnel ? On voudrait volontairement et insidieusement entraîner le peuple dans cette voie qu'on ne ferait pas mieux. Fausser les règles de la vie parlementaire libanaise, n'est-ce pas toucher à l'un des piliers du système politique ?
À quoi serviraient donc les élections ? Voilà la question majeure à laquelle le citoyen libanais serait confronté en ce moment. Le principe même du vote, fondement de la démocratie, serait malmené. Avec désinvolture ! Et avec une telle assurance affichée qu'elle frôlerait non plus la stratégie politique mais l'arrogance.
Observant la vacance du premier poste de l'État après plusieurs mois de tractations infructueuses, pourrions-nous un seul instant prendre du recul, nous dégager de l'enfermement clanique et communautaire, et nous rappeler que les chrétiens (puisqu'on parle d'eux principalement) n'ont jamais été d'accord, pas plus hier qu'aujourd'hui, sur les choix qu'ils faisaient à la veille d'une élection présidentielle ? Et pourtant, les parlementaires de tous bords politiques et de toutes confessions, et non les chrétiens comme on voudrait nous le faire croire à présent, ont ainsi élu un président à chaque échéance, depuis l'indépendance, malgré les différents courants qui les animaient et très souvent dans des circonstances extrêmement délicates.
Prétendre aujourd'hui qu'il faudrait que les forces chrétiennes en particulier ou politiques en général se mettent d'accord sur le choix d'une personnalité politique comme condition préalable à la déclaration de candidature et au passage au vote, n'est-ce pas une hérésie, une distorsion, au mieux une manipulation politique dangereuse ? Car elle porte en elle un enjeu fondamental : la négation de ce Liban démocratique que l'on vante tant pour le distinguer à juste titre de ses voisins, lesquels, nous le savons fort bien, auraient fait des règles de l'exercice parlementaire et des élections un véritable bluff, alors même qu'ils ont paradoxalement réussi à légiférer sur le dépôt des candidatures à une date butoir qu'ils s'accordent à respecter.
Malgré ce constat alarmant, rien ne semble émouvoir la classe politique concernée : ni les avancées des forces islamistes, ni la mort de ses soldats, ni la barbarie environnante, ni l'état du pays qu'elle prétend vouloir servir, ni la crise sociale et morale, ni les crimes, ni les trahisons, ni même les risques d'affaiblissement de la première magistrature qu'elle a pour mission de sauvegarder en garantissant son renouvellement, ni le manque d'eau et d'électricité, ni enfin le vide dans lequel se sont glissées la nation et ses institutions. Un vide qui n'est pas sans rappeler ces quelques définitions du Robert : dépourvu de son contenu normal, creux, inoccupé, vacant, désert, néant ; avec ces expressions à l'appui : « ce vide nauséeux » (Duhamel), « le vide mortel de ces heures sans projets » (Martin du Gard).
Un attrait du vide alors qu'il y a tant de laissés-pour-compte ! Que la pauvreté et la misère sont galopantes, que la population est écrasée par la crise économique, menacée chaque jour par la mort. Une population à la recherche désespérée de repères introuvables, sans vision aucune et sans perspectives d'avenir, menacée à chaque instant par l'autodestruction, le machiavélisme politique de bas niveau, l'insouciance et le manque d'intérêt véritable pour la chose publique, l'absence de moralité et, surtout, le suivisme de beaucoup de responsables politiques qui restent sciemment inféodés et, par conséquent, déloyalement déconnectés de la réalité affligeante. Dans ce contexte obscur de la situation d'un pays pour le moins qu'on puisse dire en déliquescence, à quelle distance sommes-nous réellement du crime contre l'humanité ?
Thibaud Collin, philosophe et enseignant, s'interroge dans Le Figaro du 12 septembre sur la valeur accordée par le personnel politique à l'honneur. Il signe ces propos qui m'ont paru intéressants : « La morale a pour objet l'usage que chacun fait de sa liberté... un homme d'honneur, c'est-à-dire réglant son agir sur autre chose que le seul calcul de son intérêt bien compris. L'honneur est ce qui mérite l'estime morale. Tenir son rang non pas au sens social du terme, mais se mouvoir dans cette sphère morale qui constitue l'oxygène de toute vie humaine digne de ce nom. »
Que donnerait cette formule si appliquée à la vie politique libanaise d'aujourd'hui ?
Nos lecteurs ont la parole - Philippe Kandalaft
Crime contre l’humanité
OLJ / le 03 octobre 2014 à 00h00


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