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Moyen Orient et Monde

Les limites du combat contre l’État islamique

Gareth Evans | OLJ
24/09/2014

L'histoire du Moyen-Orient abonde d'interventions militaires étrangères disproportionnées et mal conçues, aussi faut-il espérer que la décision du président Obama de lancer une guerre contre l'État islamique n'en soit un exemple supplémentaire. Aucun groupe terroriste ne mérite davantage d'être promis à la destruction que ces jihadistes génocidaires en maraude. Mais telle qu'elle est décrite et conçue, il n'est pas sûr que l'intervention militaire dirigée par les USA atteigne ses objectifs sans coût exagéré en termes de vies humaines, de temps et d'argent.
La réaction face aux gains territoriaux de l'État islamique a trois objectifs très différents qui exigent chacun une réponse spécifique :
– protéger la population civile en Irak et en Syrie contre les crimes de masse et les atrocités, autrement dit une mission humanitaire ;
– protéger les citoyens des autres pays du terrorisme de l'État islamique ;
– restaurer l'intégrité territoriale et la stabilité des pays de la région.
La rhétorique d'Obama, et celle de son allié le plus enthousiaste à ce jour, le Premier ministre australien Tony Abbott, fait miroiter les deux premiers objectifs et laisse entendre que le troisième pourrait être lui aussi poursuivi. Mais seul l'objectif humanitaire peut être atteint dans le cadre des quatre éléments de la stratégie formulée par le président Obama : des frappes aériennes contre les forces de l'État islamique ; l'entraînement et l'équipement des forces militaires irakiennes et kurdes et de l'opposition syrienne modérée et le partage d'informations avec ces forces ; l'intensification des mesures antiterroristes sur le plan international et l'aide humanitaire aux populations déplacées.
Il est évident qu'une opération militaire occidentale ne peut par elle-même rétablir l'intégrité territoriale de l'Irak ou de la Syrie ou restaurer la stabilité dans toute la région. Elle peut s'opposer à la désintégration de l'Irak et à l'extension du cancer de l'État islamique à des pays comme la Jordanie. Mais si 150 000 soldats américains n'ont pas suffi à stabiliser l'Irak en l'absence d'un gouvernement inclusif et compétent, une intervention limitée n'y suffira pas. Et nous devrions savoir qu'une intervention militaire occidentale avec un objectif politique affiché plutôt que strictement humanitaire risque de susciter une flambée de sectarisme.
La situation serait différente si les USA et les acteurs principaux se lançaient tous ensemble dans une large entreprise de stabilisation de la région, mais il y a trop d'intérêts divergents pour que ce soit réalisable dans le futur prévisible. En raison de l'hostilité entre chiites et sunnites, l'Arabie saoudite et les pays du Golfe ne concéderont aucun rôle d'importance à l'Iran. Et par crainte de perdre un moyen de pression sur ce pays dans les négociations sur son programme nucléaire, les pays occidentaux feront de même dans tout processus multilatéral. La plupart des acteurs ne sont pas prêts à reconnaître que malgré ses actes abominables, la solution passe par la participation du président syrien Bachar el-Assad. Par ailleurs, les plaies ouvertes du conflit israélo-palestinien interviennent dans tous les autres conflits de la région. L'objectif antiterroriste est plus facilement réaliste que celui de la stabilisation politique de la région. L'importance accordée par les dirigeants occidentaux aux mesures de politique intérieure aux USA, en Australie et ailleurs est sans doute justifiée. Dans la mesure où le terreau de prolifération du terrorisme peut être détruit, comme cela a été le cas avec el-Qaëda en Afghanistan, le recrutement de nouveaux terroristes sera beaucoup plus difficile.
Mais il est difficile de croire qu'une campagne militaire comme celle qui est envisagée, même avec le concours substantiel de pays arabes permette d'atteindre cet objectif de sitôt ou à un coût acceptable dans les zones contrôlées par l'État islamique, que ce soit en Irak ou en Syrie. Il faudra y mettre le prix en termes de coopération internationale dans le domaine du renseignement et du maintien de l'ordre.
Réunir des forces terrestres irakiennes et kurdes suffisamment nombreuses et formées pour reconquérir les zones contrôlées par l'État islamique prendra du temps et c'est sans doute une mission impossible en ce qui concerne les forces modérées en Syrie. Quant aux frappes militaires, elles pourraient faire des victimes civiles – avec le risque d'attiser les sentiments même contre lesquels on veut lutter.
Enfin, des frappes aériennes en Syrie sans l'accord de son gouvernement ou l'autorisation du Conseil de sécurité constitueraient une violation flagrante de la Charte des Nations unies. La menace d'actes terroristes inspirés par l'État islamique aux USA n'est pas suffisamment réelle ou imminente pour justifier de telles frappes au nom de la légitime défense. Il importe de mettre de son côté les cœurs et les esprits dans la lutte contre le terrorisme, ce qui devient une tâche de plus en plus difficile chaque fois que les USA et ses alliés se lancent dans une action militaire en violation du droit international. Jusqu'à présent le peu d'empressement des pays arabes à s'engager aux côtés d'Obama traduit leur nervosité à cet égard.
De loin la meilleure justification de l'action militaire est, et c'est le cas depuis le début, l'objectif humanitaire : la responsabilité de protéger les populations exposées au risque d'un génocide, d'un nettoyage ethnique ou d'autres crimes de guerre ou crimes contre l'humanité. J'ai montré que cette condition est satisfaite et continuera à l'être tant que l'État islamique conserve son sinistre modus operandi.
Intervenant dans ce cadre, les forces américaines et celles de la coalition sont fondées à détruire les moyens dont dispose l'État islamique, ce qui peut également servir l'objectif antiterroriste. Mais l'objectif premier doit être humanitaire, et ceci sans équivoque. L'intervention militaire sera alors bien moins susceptible d'entraîner une réaction anti-occidentale que toute autre type d'intervention. La communauté internationale pourrait alors faire preuve d'une grande tolérance à l'égard d'une action militaire limitée soigneusement définie en Syrie si une menace manifeste et imminente justifiait d'agir pour raison humanitaire.
Si la campagne contre l'État islamique a avant tout autre un but humanitaire – celui de protéger les populations – elle devrait réussir non seulement à empêcher de nouvelles atrocités, mais aussi à faire des avancées importantes pour réduire la menace terroriste à sa source. Si l'Occident dévie de cet objectif majeur, l'entreprise pourrait échouer – comme tant d'autres auparavant au Moyen-Orient.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.
© : Project Syndicate, 2014.

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ON LAISSE FAIRE... ON CONTRÔLE... ET ON EN PROFITE ! LONGUE LA GUERRE... CAR LONGS LES MARCHANDAGES ET LES ENJEUX FIXÉS PAR LES COMPLOTEURS QU'ILS SOIENT INTERNATIONAUX OU RÉGIONAUX ! ET PUISQUE LES VISÉS EXÉCUTENT PAR EUX-MÊME LES COMPLOTS OURDIS CONTRE EUX... LAISSEZ LES ABRUTIS FAIRE EST LE MOT D'ORDRE !

Salim Dahdah

Quelle étonnante légèreté que celle de la première puissance mondiale,et quelle cinéma autour de cette coalition de lutte contre l'EI...! Elle y a enfin adhéré avec lenteur et en laissant quand même à Daech le temps de finaliser les objectifs géopolitiques qu'il a annoncé sans aucun dépassement où dérapage. La raison à cette attitude pourrait se justifier du fait que le projet de ce dernier pourrait coincider avec le programme de démembrement régional et confessionnel qu'elle parraine indirectement depuis quelques années...!

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