Rechercher
Rechercher

Agenda - Hommage

Pour Samia Makhoul

Je savais que je l'aimais, mais à la nouvelle de son départ, j'ai pris la mesure de cet amour et ses racines profondes. Il en est ainsi de ceux qui comptent et nous quittent. La peine m'a prise de court. Ses échos m'ont transportée dans le temps, jusqu'à cette année de terminale au Collège Louise Wegmann, où mon professeur de philosophie s'appelait Samia Makhoul.
Septembre 1986. J'ai 17 ans. La guerre est là, comme un animal féroce qui guette, prêt à attaquer. Nous vivons dans l'urgence, mais c'est notre ordinaire. Notre univers est un mélange d'angoisse et de familiarité paranoïaque. Les horizons sont murés, mais la vie – et notamment scolaire – continue.
Premier cours de philosophie. Samia Makhoul, petite femme brune et menue, aux yeux ronds pleins d'humour, est une pasionaria. Elle ne délaisse son sempiternel fume-cigarette que pour la craie blanche des tableaux noirs. Et si les mots s'entrechoquent parfois dans sa voix, elle aime en répéter quelques-uns plusieurs fois, comme pour s'en délecter ou pour nous les visser dans la tête une fois pour toutes. Chapitre premier. De ses petites mains pâles aux ongles nus, Mme Makhoul trace à la craie des mots éternels. Philosophie : du grec philein (« aimer »), et sophia (« sagesse »). La philosophie se définit comme l'amour de la connaissance et la recherche de la compréhension des choses de ce monde. Plus encore, nous dit-elle, c'est un questionnement permanent sur la condition humaine, le sens de l'existence, la vie et la mort, la quête du bonheur, l'être, le paraître et l'avoir, la beauté, l'amour et tant d'autres choses – dont la vie se chargera plus tard de nous donner des illustrations plus concrètes. Plus cruelles.
« Enseigner ». Du latin « insignis » : marquer d'un signe, distinguer, rendre remarquable. Il s'agit de transformer les esprits. Noble et grande tâche. Et pour cela, Mme Makhoul ne lésine pas sur les moyens. Elle convoque ses vieux copains et nous les présente un par un, les sommant de s'expliquer devant nous – public de choix. Dociles, Platon, Aristote, Montaigne, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel ou encore Schopenhauer s'exécutent de bonne grâce, l'un après l'autre. Défileront aussi Kierkegaard, Husserl, Bergson, Alain, Heidegger, Sartre, Sénèque ou encore Merleau-Ponty, ainsi que d'autres maestros des hautes sphères. Ils seront impitoyablement disséqués, tronçonnés, examinés et étudiés sans complaisance et avec minutie au fur et à mesure des chapitres. Les fameuses interrogations de définitions – qu'il faut, torture atroce, apprendre par cœur et mot à mot – ponctuent chaque étape. Mme Makhoul est impitoyable et aucune défaillance n'est tolérée. Le cours de philosophie est un cours d'exigence.
En classe, Mme Makhoul est présente à cent pour cent et connaît chacun de nous sur le bout des doigts, ce qui rend impossible – en cas de dérapage – toute excuse, justification ou demi-mesure. L'indifférence de certains professeurs, si pratique pour nous tirer des mauvais pas, n'est pas de mise ici. On n'est pas dans l'ordinaire ou dans le neutre. L'affectif entre souvent en scène, accompagnant le scolaire, parfois avec éclat. Joie, tristesse, colère ponctuent souvent nos résultats – c'est selon. Et qui ne se souvient des commentaires expliquant la note d'un devoir – commentaires détaillés, parfois lyriques – longs d'une demi-page et écrits à l'encre rouge ?
« On n'enseigne pas ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir : on n'enseigne et on ne peut enseigner que ce que l'on est, (...) les principes essentiels de sa liberté et de sa vie », disait Jaurès. On sent qu'il y a en Mme Makhoul un engagement total dans sa façon d'instruire, une implication intime, personnelle, une dimension humaine et pas seulement professionnelle. Ainsi, elle n'hésitera pas, pendant longtemps, à traverser les lignes de démarcation du Beyrouth de l'époque, malgré le danger, pour donner son cours dans les deux branches du Collège Louise Wegmann. Ce qui est exceptionnel en elle, c'est que si la philosophie se définit comme l'amour de la connaissance, elle choisira toujours de transmettre cette connaissance à travers l'amour : celui qu'elle a de sa matière avant tout, l'amour de son métier ensuite, et puis surtout à travers un élan affectif véritable vers ses élèves. Il n'y aura jamais en elle de sècheresse austère, d'automatisme excédé ou de narcissisme errant. Aller jusqu'au bout des choses et ne jamais renoncer, vivre avec passion, fuir la mollesse et la médiocrité, exiger et donner le meilleur. Ce sont des principes que Samia Makhoul, artisane de l'enseignement, incarnait mieux que personne.
Que dire encore ?
Tellement de choses.
Des bribes, des moments qui reviennent. Des phrases, des mots. L'énoncé d'une dissertation à laquelle je passerai le restant de ma vie à répondre : « L'amour n'est-il qu'un échec ou la justification réciproque de deux êtres qui s'aiment ? »
C'est drôle comme tout revient si clairement aujourd'hui. Quelle chance de vous avoir eue comme professeure, Mme Makhoul.
Merci.

Joanna RIZK
www.joannarizk.com

Je savais que je l'aimais, mais à la nouvelle de son départ, j'ai pris la mesure de cet amour et ses racines profondes. Il en est ainsi de ceux qui comptent et nous quittent. La peine m'a prise de court. Ses échos m'ont transportée dans le temps, jusqu'à cette année de terminale au Collège Louise Wegmann, où mon professeur de philosophie s'appelait Samia Makhoul.Septembre 1986. J'ai 17 ans. La guerre est là, comme un animal féroce qui guette, prêt à attaquer. Nous vivons dans l'urgence, mais c'est notre ordinaire. Notre univers est un mélange d'angoisse et de familiarité paranoïaque. Les horizons sont murés, mais la vie – et notamment scolaire – continue.Premier cours de philosophie. Samia Makhoul, petite femme brune et menue, aux yeux ronds pleins d'humour, est une pasionaria. Elle ne délaisse son sempiternel...