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Moyen Orient et Monde

L’Ukraine, une fin de partie pour Poutine ?

Tribune
02/09/2014

Il est possible que Vladimir Poutine bénéficie, ou non, d'une cote de popularité de plus de 80 pour cent en Russie grâce à la politique qu'il mène en Ukraine ; mais il est de plus en plus évident qu'il a eu les yeux plus gros que le ventre. La question est de savoir à quel moment sa position en tant que président de la Fédération russe deviendra intenable.


Laissons de côté pour l'instant l'imbroglio éthique et géopolitique ukrainien. Les Russes ont raison, à mon avis, de penser que l'Occident a profité de la faiblesse postcommuniste de la Russie pour empiéter sur l'espace historique de leur pays. La doctrine de Monroe est certes incompatible avec le droit international contemporain ; mais aucune puissance en mesure de créer une sphère d'intérêts stratégiques ne s'en prive. Je pense également que l'assertion de Poutine, selon laquelle un monde multipolaire est préférable à un monde unipolaire pour faire avancer la cause du bien-être humain, n'est pas sans mérite. Aucune puissance ou coalition n'est suffisamment sage ou désintéressée pour faire valoir une souveraineté universelle.
Il n'y a donc rien de surprenant à ce que la Russie et d'autres pays aient commencé à mettre sur pied des structures institutionnelles favorisant la multipolarité. L'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui comprend la Russie, la Chine et quatre anciens États soviétiques de l'Asie centrale, a été établie en 2001. Le mois dernier, les cinq pays des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ont créé la Nouvelle Banque de développement dotée d'un fonds d'urgence de réserves qui permettra de diversifier les sources officielles de prêts aux pays en développement. Cette politique « sans conditions » de la part des Brics remet explicitement en cause les conditionnalités imposées aux emprunteurs par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, même si cette politique n'a pas encore été mise à l'épreuve. Il est en effet impossible d'imaginer que les autorités chinoises donnent leur aval à un prêt destiné à un pays qui, par exemple, reconnaît Taïwan ou accepte les revendications d'indépendance du Tibet.


Il n'en reste pas moins que la Russie est trop faible pour défier davantage les pays occidentaux, en tout cas de la manière employée en Ukraine. Le PIB de la Russie se situe à 2 000 milliards de dollars environ, et sa population, de 143 millions aujourd'hui, est en rapide déclin. Les PIB combinés des États-Unis et de l'Union européenne s'élèvent à près de 34 000 milliards de dollars, avec une population totale de 822 millions de personnes, et une forte croissance démographique aux États-Unis. Cela signifie que l'Occident peut infliger des dommages autrement plus conséquents à la Russie que la Russie ne peut en infliger à l'Occident. Même à son apogée, l'Union soviétique était une superpuissance à voie unique. Avec une économie quatre fois moindre que celle des États-Unis, elle a pu maintenir une quasi-parité militaire en consacrant quatre fois plus de son revenu national que les États-Unis à son budget de la Défense – au détriment du niveau de vie des citoyens ordinaires. Aujourd'hui, l'équilibre du pouvoir lui est encore plus défavorable. L'économie de la Russie est affaiblie et son armement est obsolète. Elle conserve une capacité nucléaire importante, mais qu'elle l'utilise pour atteindre ses objectifs en Ukraine est inconcevable.


Nous nous retrouvons donc avec une fin de partie imminente dans laquelle Poutine ne peut ni conserver son butin – la Crimée et les parties russophones de l'Ukraine orientale – ni faire machine arrière. Il sera demandé à la Russie de restituer ces territoires comme condition à la normalisation de ses relations avec l'Occident. Il est pourtant probable que Poutine tentera de soutenir les séparatistes de l'Ukraine orientale aussi longtemps qu'il le pourra – éventuellement par le biais d'une assistance militaire camouflée en aide humanitaire – et qu'il refusera absolument de renoncer à la Crimée. Cette attitude se traduira par un renforcement des sanctions occidentales : restrictions sur les exportations de gaz, limitations des exportations en général, suspension de l'Organisation mondiale du commerce, exclusion de la Coupe mondiale de la Fifa en 2018 et autres. Ces mesures, couplées au renforcement des sanctions actuelles, dont l'exclusion des banques russes des marchés de capitaux occidentaux, ne manqueront pas de produire des pénuries sérieuses, une baisse du niveau de vie et des problèmes majeurs pour l'élite possédante russe.


La réaction naturelle de l'opinion publique russe sera de prendre fait et cause pour son dirigeant. Mais le soutien à Poutine, s'il est important, n'est peut-être pas profondément ancré. C'est un soutien qui s'exprime avant, pas après, qu'ait eu lieu un débat sur les coûts induits par la politique de Poutine. Et ce débat est aujourd'hui rendu impossible par le contrôle étatique des médias et la répression de l'opposition. Il n'est que naturel et juste d'envisager d'éventuels compromis : la neutralité garantie de l'Ukraine, une plus grande autonomie régionale au sein d'une fédération ukrainienne, une administration internationale par intérim de la Crimée pour superviser un référendum sur son avenir et autres mesures analogues.
Mais la question n'est pas tant de savoir lesquels de ces compromis Poutine serait prêt à accepter que de savoir s'ils lui seront proposés. L'Occident n'accorde plus aucun crédit à ses affirmations. Le président américain Barack Obama l'a publiquement accusé de mentir, tandis que la chancelière allemande Angela Merkel, auparavant son plus ferme allié en Europe, aurait dit qu'il était déconnecté de la réalité (il semble que la goutte d'eau qui a fait déborder le vase ait été la tentative de Poutine de rendre le gouvernement ukrainien responsable du crash du vol 17 de la Malaysian Airlines). Tous les dirigeants mentent et dissimulent la vérité dans une certaine mesure ; mais l'ampleur de la désinformation en provenance du Kremlin a pris des proportions épiques. La question se pose donc : l'Occident est-il prêt à faire la paix avec Poutine ?


Les dirigeants dont l'aventurisme en matière de politique étrangère se termine en défaite ne restent en général pas longtemps en fonctions. Ils sont soit déposés au moyen de mécanismes formels – comme en Union soviétique en 1964, lorsque le comité central a forcé Nikita Khrouchtchev à quitter le pouvoir –, soit par le biais de mécanismes informels. Des divisions apparaîtront au sein de l'élite qui soutient Poutine – en fait, ce processus est peut-être déjà entamé. Des pressions croissantes l'obligeront à se retirer. Il n'est pas nécessaire, diront certains, que le pays coule avec lui. Un tel scénario, inenvisageable il y a quelques mois, pourrait déjà commencer à se dessiner alors que le dénouement du drame ukrainien est proche. L'ère Poutine pourrait se terminer plus rapidement que prévu.

Traduit de l'anglais par Julia Gallin. © Project Syndicate, 2014.

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Évidemment !

M.V.

Encore un journaleux de la désinfo pour tous...? Il semble ...que c'est plutôt un début de partie...où l'on ne joue pas aux échecs, avec seulement la diagonale du foul...!

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