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Nos lecteurs ont la parole - Sylvie Eddé Shlink

Paradis perdus

Nous sommes entourés de prophètes de l'Apocalypse qui nous décrivent un présent morose et un futur sinistre tout en regrettant un merveilleux passé resté en mémoire.
Un monde grouillant évoluait autour de nous, ce n'était pas encore le TGV, mais de petits wagons qu'on ajustait sur des rails de fortune et qui partaient en sifflant... des soldats de plomb en pleine bataille napoléonienne.
Que l'on était heureux !
Ce n'était pas encore Barbie et Ken, mais une silhouette taillée dans du carton dur qu'on habillait d'un tissu de couleur.
Point de garçons à l'horizon, mais des poupées en celluloïd asexuées, puis, le sexe rétabli, la féminité fut glorifiée.
Le personnel qu'on appelait « les filles de la montagne » respirait la santé ; les joues rondes et roses, elles fredonnaient alors:

 

أووف هيهات يا بو الزلوف

عيني يا مولاي


Ou au même rythme que la chaleur qui se dégageait du fer à repasser.
Les journées se déroulaient alors ponctuées de moments forts.
Le ménage à l'aube à l'heure où la lune timide se retirait dans un halo diffus.
C'était alors le branle-bas de combat dans toute la maison : tapis retournés dans un nuage de poussière, oreillers et coussins expédiés au balcon au moment où mon frère, joyeux fêtard, affrontait ma mère qui lui souriait, apaisée de voir son « grand » enfin assagi rentrer au bercail.
Étranger à toute cette agitation, mon père changeait de position dans son lit et attendait sa tasse de thé qui tardait à être servie.
Peine perdue, la maisonnée s'était assoupie et rêvait d'un jour nouveau plus calme.
La lessive du lundi, rituel immuable, ma mère face à Rosa la ghessèlé (lavandière), lui intimait l'ordre de bien tordre les draps et de les essorer.
Qu'il faisait bon alors humer et respirer le parfum du cube « nil » indispensable à la propreté et qui flottait dans le cuvier, lui donnant la belle couleur blanc azuré.
Les repas à heure fixe nous permettaient de voir défiler et faire connaissance avec certains « plats réservés » : un bifteck saignant, un artichaut que mon père effeuillait et trempait dans un jus citronné, sans oublier un cœur de laitue qui palpitait et qui filait sous nos yeux incrédules.
C'était également la tartine de 4 heures où la confiture s'étalait et débordait pour être mieux dégustée, prélude aux études du soir hautement surveillées.
Un cheikh druze avait alors été dépêché auprès de mon frère pour l'aider à parfaire la langue arabe.
Depuis ce temps, plus personne n'arrête la faconde impressionnante et bien caractéristique de mon frère.
Seul le glouglou du narguilé de mon père nous berçait, accompagné d'un clin d'œil malicieux adressé à ma mère, indifférente à ce message et qui pourchassait à petits pas une poussière récalcitrante. On ne parlait plus que du plumeau d'Isabelle.
Certains soirs, le fantôme du Dr Jekyll and Mr. Hyde hantait notre sommeil et se profilait au seuil de notre chambre. C'était mon frère cadet Jeannot l'espiègle qui égayait notre enfance en jouant de l'harmonica sur tous les tons et lançait des Hou, hou, hou...
Nous frissonnions sous nos couettes, protégées pas une moustiquaire à baldaquin, c'était la mode.
C'est bien loin tout ça, c'est notre passé et nous ne le regrettons pas.
Aux années sages et laborieuses, les prémices d'une jeunesse bouillonnante nous parvenaient déjà.
La nouvelle vague battait son plein, on chantait, on dansait au rythme de Petite Fleur, Maruzella,...
L'École supérieure des lettres comptait parmi ses ténors Jean Salem, André Bercoff, Raja Boulos et d'autres encore...
Des années éblouissantes, avides de connaissances, de quoi être fier.
C'est sublime, la nostalgie, mais c'est tellement cruel.
À ceux qui se lamentent sur la fin des valeurs, la fin de l'humanité, la fin du livre et de l'orthographe, opposons notre bonne vieille méthode.
Nos adolescents ont un langage déconcertant, surtout lorsqu'ils envoient des SMS et des WhatsApp.
En gros, ces abréviations barbares sont une forme de sténographie qui leur permet de communiquer.
À ceux qui ont cédé à la tentation d'acheter des ordinateurs moins chers, ma vieille dactylo Continentale, bien que couverte de poussière, résiste encore.
J'ai alors reçu un ordinateur tout flambant neuf. J'en suis émue, mes craintes d'un autre âge sont là... Le laptop me nargue et me fait passer un test... Les abréviations qui se suivent et qui restent lettre morte en attendant ma reconversion...
Qu'il est loin le temps des cartes postales illustrées, de souvenirs écrits, d'une calligraphie toute en rondeur et élégante !
Certes, les technologies de l'information ont envahi notre monde. J'en suis encore toute ânonnante, je le reconnais, mais il est encore délicieux de pouvoir surfer gratuitement avec un membre de sa famille basé en Tanzanie, à Tombouctou et pourquoi pas en Azerbaïdjan, de trouver en quelques secondes la réponse à la plupart de nos questions encyclopédiques.
Tout compte fait, je préfère encore le livre qu'on feuillette, sentir l'odeur du papier, qui nous ramène loin dans le temps.
Mes années parenthèses chargées d'émotions, des allers-retours, tout un passé perdu quelque part puis retrouvé pour sauver un idéal que j'avais fondé et qui se poursuit encore en petit format.
Pour tout dire, c'était mieux avant...

Sylvie EDDÉ SHLINK

Nous sommes entourés de prophètes de l'Apocalypse qui nous décrivent un présent morose et un futur sinistre tout en regrettant un merveilleux passé resté en mémoire.Un monde grouillant évoluait autour de nous, ce n'était pas encore le TGV, mais de petits wagons qu'on ajustait sur des rails de fortune et qui partaient en sifflant... des soldats de plomb en pleine bataille napoléonienne.Que l'on était heureux !Ce n'était pas encore Barbie et Ken, mais une silhouette taillée dans du carton dur qu'on habillait d'un tissu de couleur.Point de garçons à l'horizon, mais des poupées en celluloïd asexuées, puis, le sexe rétabli, la féminité fut glorifiée.Le personnel qu'on appelait « les filles de la montagne » respirait la santé ; les joues rondes et roses, elles fredonnaient alors:
 
أووف هيهات يا بو...
commentaires (1)

Merci pour ce texte originel qui nous aide à nous souvenir qui nous sommes, objet essentiel pour savoir où aller.... nous nous trompons souvent de destination, ces temps-ci :-(

lila

07 h 41, le 30 août 2014

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Commentaires (1)

  • Merci pour ce texte originel qui nous aide à nous souvenir qui nous sommes, objet essentiel pour savoir où aller.... nous nous trompons souvent de destination, ces temps-ci :-(

    lila

    07 h 41, le 30 août 2014

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