Moyen Orient et Monde

Japon : la défense de la légitime défense

11/08/2014

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon a été gouverné par une constitution de paix rédigée par les Américains et dont l'article 9 interdit au Japon de faire la guerre et limite les forces défensives du pays. Le Premier ministre Shinzo Abe cherche à faire passer une loi qui permettrait au Japon de réinterpréter la Constitution pour y inclure la notion de « légitime défense collective », par laquelle le pays pourrait accroître sa coopération sécuritaire avec d'autres pays, particulièrement son allié le plus proche, les États-Unis.
Les esprits critiques voient là un écart radical par rapport à soixante-dix ans de pacifisme. Mais les objectifs premiers de Abe – améliorer la capacité du Japon à répondre aux menaces qui ne se résument pas à des attaques armées ; permettre au Japon de participer de manière efficace aux activités internationales de maintien de la paix ; et redéfinir les mesures de défense légitime autorisées par l'article 9 – sont finalement relativement modestes. Les craintes soulevées par une décision qui impliquerait un engagement japonais dans les guerres américaines lointaines sont également balayées. Car les règles ont été soigneusement conçues pour interdire ce genre d'éventualité tout en permettant au Japon de travailler plus étroitement avec les États-Unis sur les menaces directes à la sécurité japonaise.
Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi Abe cherche à obtenir des droits à la légitime défense élargis. Le Japon se trouve dans une région dangereuse dans laquelle de très anciennes tensions menacent à tout moment d'éclater. Dans la mesure où l'Asie de l'Est, contrairement à l'Europe d'après 1945, n'a jamais vécu de réconciliation totale avec ses rivaux ni établi de fortes institutions régionales, la région a été forcée de dépendre du traité de sécurité entre les États-Unis et le Japon pour assurer sa stabilité. Lorsque l'administration du président Barack Obama a annoncé son « rééquilibrage » vers l'Asie en 2011, elle a réaffirmé la déclaration Clinton-Hashimoto de 1996, qui qualifiait l'alliance sécuritaire entre les États-Unis et le Japon de fondement de la stabilité – condition préalable à la constance du progrès économique – en Asie. Cette déclaration servait l'objectif plus large d'établir une relation triangulaire stable, même si inégale, entre les États-Unis, le Japon, et la Chine. Les administrations américaines qui ont suivi ont soutenu cette approche, et les sondages d'opinion montrent qu'elle est encore très bien acceptée au Japon – et cela doit beaucoup à l'étroite collaboration mise en œuvre dans l'organisation des secours à la suite de tremblement de terre de Tōhoku et du tsunami en 2011.
Mais le Japon demeure extrêmement vulnérable. La menace régionale la plus immédiate est la Corée du Nord, dont la dictature imprévisible a investi ses maigres ressources économiques dans la technologie nucléaire et de missiles. Une inquiétude à plus long terme est la montée en puissance de la Chine – une usine économique et démographique dont la capacité militaire grandissante lui a permis de prendre une position de plus en plus affirmée dans les disputes territoriales, y compris contre le Japon en mer de Chine de l'Est. Ces ambitions territoriales nourrissent aussi des tensions en mer de Chine du Sud où se trouvent des voies maritimes vitales pour le commerce japonais. La situation est aggravée par le fait que l'évolution politique en Chine n'a pas suivi le même rythme que sa progression économique. Si le Parti communiste chinois se sent menacé par une opinion publique qui outre se sentir frustrée par un manque de participation politique subit une répression sociale, la situation pourrait se muer en une forme de nationalisme concurrentiel, ce qui pourrait bouleverser un statu quo régional déjà délicat.
Bien sûr, si la Chine montre de l'agressivité, les pays asiatiques comme l'Inde et l'Australie – déjà contrariés par l'assurance de la Chine en mer de Chine du Sud – se joindront à l'effort du Japon pour contrebalancer la puissance de la Chine. Mais une stratégie d'endiguement serait une erreur dans l'état actuel de la situation, car, effectivement, la meilleure manière de générer les hostilités serait de traiter la Chine en ennemi. Une approche plus efficace qui serait menée sous la houlette des États-Unis et du Japon se focaliserait sur l'intégration, avec une garantie contre l'incertitude. Les dirigeants américains et japonais doivent développer un environnement régional qui donnerait à la Chine des incitations pour agir de manière responsable, y compris en maintenant de fortes capacités de défense. Entre-temps, les États-Unis et le Japon devront repenser la structure de leur alliance. Les révisions attendues du cadre de défense du Japon seraient un développement positif, mais de nombreux Japonais regrettent encore le manque de symétrie dans les obligations liées aux alliances. D'autres s'irritent du poids de la présence des bases américaines, particulièrement sur l'île d'Okinawa.
Un objectif à plus long terme devrait donc être que les États-Unis transfèrent progressivement le contrôle de leurs bases au Japon, et préservent des unités en rotation sur l'ensemble de celles-ci. En fait, le drapeau japonais orne déjà certaines bases – notamment la base aérienne de Misawa au nord de Tokyo – accueillant des unités américaines. Mais le processus doit être mené avec soin. La Chine investissant dans des missiles balistiques de nouvelle génération, les bases permanentes sur Okinawa sont vulnérables. Une commission mixte devrait donc être établie pour gérer ce transfert afin d'éviter que les États-Unis donnent l'impression de transmettre leurs bases au Japon une fois les bénéfices militaires largement absorbés, et faire en sorte que ce geste symbolise l'engagement de l'Amérique dans l'alliance. Il est essentiel que le Japon devienne un partenaire à parts égales dans son alliance avec les États-Unis pour préserver son rang régional et international. Pour ce faire, la modeste démarche d'Abe vers une défense légitime collective est une démarche dans la bonne direction.

Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats
©Project Syndicate, 2014.

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