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Nos lecteurs ont la parole - Sagi Sinno

Gorges nouées

La lune transperce les brèches mal colmatées de l'abat-jour. Même le bois a gardé les cicatrices lointaines de quinze années de guerre. Devant l'icône de la Vierge, le cierge de la veille brûle ses derniers millimètres, éclairant la photo des enfants. J'aimerai bien que la nuit me contamine par sa sérénité, qu'elle me transmette un peu de son insouciance. Je rêve de pouvoir rêver. Impossible de fermer l'œil. J'ai peur. Le flot d'images de Mossoul n'arrête pas de déferler dans ma tête. Églises brûlées. Maisons marquées. Habitants chassés. Pelotons exécutés. Ils ont éradiqué ce qui, à leurs yeux aveuglés, est le mal de la différence. Viendront-ils chez nous ? Fourreront-ils leur nez partout, même dans l'intimité des femmes ? Deux mille ans de présence continue dans cet Orient. Rester ? Où partir ? Là où on me facilitera alors, comme par hasard, les formalités du visa ? Qui fleurira les tombes de nos morts tombés à travers les années pour défendre ce pays ? Mes compatriotes des autres communautés sont-ils fiables ? Leur guerre fratricide dévaste tout dans la région. Qui soutenir ? Alliance des minorités quitte à saper l'autorité de l'État, ou alliance de souverainistes au risque de crouler sous le poids de la démographie ? Comment rester neutres alors que nous payons les pots cassés ?
C'est l'heure du souhour, pourtant le ramadan est terminé. J'ai peur. Plus de 170 000 victimes. En Syrie, l'impunité reste la meilleure source d'inspiration des artistes de la mort. Discriminés en Irak, massacrés en Syrie, souvent humiliés au Liban, on nous demande pourtant un mea culpa quotidien, même pour les crimes perpétrés par les hordes de la jahilyah. J'ai peur de cette diabolisation permanente, de me voir accusé de fournir un milieu d'accueil au terrorisme ou d'être un traître au service d'Israël. Peur de cette islamophobie rampante qui se cache derrière le paravent de la daechophobie. Peur de la parole ouvertement raciste qui se libère dans la bouche de certains politiques et religieux. Peur des appels collectifs au génocide, à rayer de la carte des parties entières du Liban, à transformer les camps de réfugiés en camps d'extermination. Peur de ces corbeaux de la surenchère patriotique qui rodent autour des cadavres, peur de ces grenouilles de la haine qui doutent de notre soutien à l'armée au moment même où nous enterrons l'un de nos officiers. Marre de devoir payer très lourdement la taxe du nombre, de voir cette alliance malsaine se boucler contre moi. J'ai surtout peur du deux poids, deux mesures. Peur de cette milice armée jusqu'aux dents qui déchire la déclaration de Baabda et les frontières sans avoir à rendre des comptes. Peur de ce croissant confessionnel qui surfe sur les appréhensions minoritaristes et, désormais, sur les vagues de la Méditerranée.
Encore une demi-heure pour la prière de l'aube. J'ai peur. Les takfiristes veulent notre peau, partout. J'ai peur d'un retour en arrière. Peur d'être considéré comme hérétique, apostat et égorgé par les chantres de l'extrémisme. Peur des conducteurs de la mort, des touristes piégeant leur corps. Peur du vent poussiéreux qui souffle de la péninsule Arabique, de sa doctrine religieuse et de ses complots. Peur de l'exemple de Bahreïn. Heureusement que nous avons nos armes. Non, je n'accepterai plus jamais d'être considéré comme un citoyen de seconde zone, de subir l'arrogance de la majorité confessionnelle dans la région, sa suffisance, son insolence, son manque de respect envers mes croyances, ses remarques et sa politique condescendantes. Plus jamais subordonné, ni marginalisé, ni englouti dans un océan hostile, ni laissé, démuni, dans la gueule du loup au Sud. Bref, j'ai longtemps souffert de l'injustice, mais plus jamais.
Les premiers rayons du soleil éclairent l'étoile aux cinq couleurs sacrées accrochée sur le mur de la chambre. J'ai peur. Peur d'avoir perdu mon rôle historique au Liban. Peur de ne plus exister, ici, un jour. Peur de la poussée démographique des autres, de leur expansion géographique. Qui attaquera en premier ? Les barbus avec ou sans moustaches ? À Choueifate, le souvenir du 11 mai est encore très frais. Les pierres de Sofar n'ont toujours pas oublié le passage de Ibn Taymyyah. Oui, nos ancêtres se sont trompés depuis, au moins, 1845. Deux siècles de guerre contre ceux qui, finalement, nous ressemblent le plus, nos seuls véritables alliés objectifs. C'est flippant de se sentir comme l'un des derniers des Mohicans.
Nous avons tous peur. Nous n'avons jamais prétendu vouloir vivre. La guerre a bien plumé les ailes de nos rêves. Mais même survivre devient très difficile. Non, toutes nos femmes ne portent pas les escarpins aux semelles rouges brillantes de nos feuilletons télévisés. Leurs semelles sont bien noircies par des journées pleines de travail, elles cachent les arceaux de fissures qui entourent leurs talons abîmés, fendillés, asséchés et durcis. Non, nos femmes n'attendent plus qu'on leur dépose une couronne dorée et illusoire sur la tête. Elles s'en forgent une, inestimable, sur la plante des pieds. Et pourtant, on a peur de ne plus pouvoir joindre les deux bouts. Vingt mille livres pour cent litres d'eau. Vingt dollars au-delà du sixième étage. Trente-cinq mille après huit heures du soir. Non, ce ne sont pas les tarifs d'une entrée aux grandes eaux nocturnes de Versailles. C'est le prix d'un autre genre de luxe : une douche en plein été au Liban. Nous avons peur de ne plus appartenir à un État régi par un minimum de prévisibilité constitutionnelle, mais à un ensemble de façades institutionnelles rongées par une procrastination paroxystique. Peur de l'ennemi commun, de son inhumanité renouvelée à Gaza. Marre de patauger dans la mare de l'angoisse, d'attendre cette explosion générale et indéterminée qu'on nous annonce régulièrement. Marre d'être prisonniers, à travers des générations entières, de notre ADN phobique et de nos anxiogènes.
Nos peurs sont souvent synallagmatiques : réciproques et interdépendantes. Mais qu'avons-nous fait pour changer la donne ? Mouchoirs, eau de rose, visages affaissés sur la paume de la main, ongles dans la bouche, épaule du meilleur ami en vue, tous en position? Pleurnichons. Mascara qui coule, des hommes qui roucoulent. Pleurnichons. Lexomil et tensiomètre, seuls ou en orchestre. Pleurnichons. En un seul mot ou séparé, pitoyable ou vulgaire. Pleurnichons. Ressassons nos rancœurs. Savourons l'amertume de notre impuissance. « La nation est la suite de générations humaines, aussi bien celles dont les pierres tombales sont brisées par des racines de lierre, que celles dont les berceaux ne sont pas encore préparés. » Rayonnante de perspicacité est cette idée du rassemblement égalitaire qui résiste aux aléas de l'histoire. Vibrante de sagesse est cette vision d'une solidarité qui se fortifie avec le temps. Il est clair que Michel Debré n'appartenait pas à cet Orient « complexe ». C'est surtout nous qui sommes complètement à l'ouest.

Sagi SINNO

La lune transperce les brèches mal colmatées de l'abat-jour. Même le bois a gardé les cicatrices lointaines de quinze années de guerre. Devant l'icône de la Vierge, le cierge de la veille brûle ses derniers millimètres, éclairant la photo des enfants. J'aimerai bien que la nuit me contamine par sa sérénité, qu'elle me transmette un peu de son insouciance. Je rêve de pouvoir rêver. Impossible de fermer l'œil. J'ai peur. Le flot d'images de Mossoul n'arrête pas de déferler dans ma tête. Églises brûlées. Maisons marquées. Habitants chassés. Pelotons exécutés. Ils ont éradiqué ce qui, à leurs yeux aveuglés, est le mal de la différence. Viendront-ils chez nous ? Fourreront-ils leur nez partout, même dans l'intimité des femmes ? Deux mille ans de présence continue dans cet Orient. Rester ? Où partir ? Là où...
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