Libanaises, Libanais, citoyennes, citoyens, électrices, électeurs, lectrices, lecteurs, mes chers compatriotes, je tiens à faire une déclaration importante. Non, rassurez-vous, je ne suis pas candidat à l'élection présidentielle. D'ailleurs, notre souveraineté est bafouée par une oligarchie qui a mis la main sur le Parlement et a perverti la démocratie. Si je m'adresse à vous, mes chers compatriotes, c'est pour vous rassurer solennellement que la livre libanaise est fixe et stable.
Selon la Banque mondiale, le taux de chômage dépasse les 20 %, cela sans compter les flux d'immigration vers le Liban. Plus d'un tiers des jeunes rêvent d'émigrer pour des raisons économiques et 30 % des Libanais vivent sous le seuil de la pauvreté absolue. Mais, rassurez-vous, mes chers compatriotes, la livre libanaise est fixe et stable.
La dette publique représente 150 % du produit intérieur brut (PIB). Le déficit du budget de l'État dépasse 10 % du PIB, les dépenses excèdent les recettes de 40 %, et quasiment 60 % des recettes fiscales sont consacrées aux intérêts de la dette. Mais, rassurez-vous, mes chers compatriotes, la livre libanaise est fixe et stable.
Le Liban a enfin découvert qu'il a du gaz sous ses eaux, mais en même temps, il a découvert qu'il n'a plus d'eau dans ses robinets. Comme vous savez, le Liban importe plus qu'il n'exporte et le déficit commercial représente 42 % du PIB. Ce déficit est appelé à augmenter parce que, en plus de la facture énergétique exorbitante, le Liban devra payer la facture d'eau achetée de la Turquie. Acheter de l'eau de la Turquie quand on sait que le prix de l'eau, ce n'est pas le coût de l'eau elle-même, mais les coûts de transport, on croit rêver tant la bêtise est énorme. Qu'importe, rassurez-vous, mes chers compatriotes, la livre libanaise est fixe et stable.
Le pouvoir d'achat du billet de 100 dollars est deux fois supérieur aux États-Unis qu'il ne l'est au Liban, et les salaires n'arrivent à couvrir que la première semaine du mois. Le reste, on le paie à crédit. Mais, rassurez-vous, mes chers compatriotes, la livre libanaise est fixe et stable.
On connaissait le déficit économique, qui recouvre le déficit budgétaire, le déficit commercial ou le déficit de la balance des paiements. Nous avons inventé le déficit politique, qui est surtout un déficit démocratique; la corruption, le clientélisme, l'irresponsabilité, l'incompétence de nos gouvernants prospèrent à mesure que nos institutions s'effritent. Mais, rassurez-vous, mes chers compatriotes, la livre libanaise est fixe et stable.
L'inégalité augmente et l'instabilité est partout, sauf dans la livre, qui est, rassurez-vous, fixe et stable.
Je voudrais ici poser une question. Je n'insinue rien, je m'interroge seulement : et si l'inflation, le déficit, le chômage, la pauvreté, l'instabilité et l'absence de compétitivité étaient des effets de la fixité et de la stabilité de la livre ?
Cette fascination pour la fixité et la stabilité de la livre, comme si la stabilité est une finalité en soi et non pas un moyen pour améliorer l'économie, me fait penser au syndrome de la fascination pour la cible. Et si on était victimes de ce syndrome, comme ces pilotes d'avion qui, trop concentrés sur leur objectif, en oublient les paramètres fondamentaux de vol. Ils positionnent l'avion en piqué pour mieux atteindre leur cible, s'en écartent trop tardivement et s'écrasent faute d'avoir observé et intégré les signaux d'alerte.
Adib Y. TOHMÉ


Excellent!
21 h 16, le 07 août 2014