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Nos lecteurs ont la parole - Antoine Messarra

Individualisme forcené ou citoyenneté constructrice d’État* ?

Les valeurs de l'Unesco et ses réalisations et les acquis de la civilisation sont menacés par l'extension d'un individualisme sauvage, des identités cloisonnées et des radicalismes. Ces risques ne sont pas seulement le produit de données objectives, mais aussi le produit d'universités, d'intellectuels ou d'intellos, de chercheurs et de médias qui, au lieu d'être des agents de changement, des boussoles et des repères, et de produire une réflexion renouvelée, humaniste et opérationnelle brodent autour de slogans en vogue sur le marché. Réfléchir n'est pas reproduire, mais être collé au réel, se confronter au réel. Il s'agit de cibler le travail.
Toute une génération est perturbée par de nouvelles inventions technologiques, appelées communication, sans qu'elles soient profondément communicationnelles. En général, avec toute nouvelle invention une génération est sacrifiée, parce qu'elle se lance dans une modernité de mode et de façade, surtout en éducation, dans les écoles et les universités. Avec le recul des humanités dans l'enseignement, c'est-à-dire des lettres anciennes, de la littérature, de la philosophie et de l'histoire, la formation humaniste se trouve remplacée par la prépondérance d'une rationalité scientifique étroite, en fait incompatible avec la science. D'où la tendance à ratiociner (de ratio, raison, et cinis, cendre), c'est-à-dire à argumenter de façon artificielle pour se justifier.
Je m'arrête sur cinq effets pervers.
1. L'individualisme sauvage : L'individualisme s'exprime dans les propos d'enfants, en famille et à l'école, à la suite d'un enseignement formaliste des droits de l'homme. Des enfants conjuguent : J'ai le droit, tu as le droit, il a le droit... Autrefois nous conjuguions : J'aime, tu aimes, il aime... Certes, il y a l'individu en tant que personne. Mais cette conjugaison légaliste traduit une perception individualiste et subjective du droit, alors que l'essence du droit consiste à organiser et gérer une relation. D'où la crise du lien social, qu'on observe dans des amours passagères, la fragmentation de la famille... Sommes-nous vraiment une société (socius, compagnon) ?
Les principes des droits de l'homme impliquent une cohérence d'ensemble, conciliant des droits individuels avec le lien social. Le triptyque liberté, égalité, fraternité se disloque. Vivons-nous liberté, égalité... sans fraternité !
Avec les politiques publiques les mieux concertées, la liberté et l'égalité sont antinomiques. Avec la liberté, en effet, il y a des gens qui sont davantage travailleurs, entrepreneurs, prévoyants, économes..., ce qui va perturber des politiques d'égalisation à la fois nécessaires et efficientes. Ce qui va corriger l'antinomie, c'est la fraternité. Or la fraternité est aujourd'hui la dimension marginale dans les principes des droits de l'homme et le vécu des droits de l'homme.
2. Le citoyen rouspéteur : Sous couvert d'accountability et de transparence, se développe le comportement de gens rouspéteurs, grognons..., alors que la citoyenneté est action, engagement, citizen power. Le mécontentement et la critique s'étendent dans des pays où de nouvelles générations n'ont pas lutté pour les droits de l'homme. Elles envisagent alors les droits de l'homme en consommateurs. Des politicards vont exploiter l'insatisfaction généralisée pour promettre à des populations dupées des lendemains qui chantent. Or tous ceux qui, dans l'histoire, ont promis des lendemains qui chantent, le paradis sur terre, ont fait l'enfer sur terre.
3. La diversité... au-delà de la diversité : L'éducation à la diversité implique une perspective qui va au-delà de la diversité. La diversité (diversus) signifie, à l'origine, opposition, fragmentation... Ce qui rend la diversité une richesse, c'est l'harmonie de l'ensemble au-delà de la diversité. Dans un arbre, aucune feuille n'est semblable à une autre, ce qui peut être source de jalousie, de rivalité, de lutte sourde ou violente. C'est la terre, la sève, le vent, le soleil... qui nourrissent l'arbre et donnent à chaque feuille sa singularité et en même temps sa participation à l'œuvre commune de l'arbre.
4. L'émergence de religions idéologisées : Avec le recul des grandes idéologies d'autrefois, ce qui constitue un progrès, émergent des religions idéologisées dans un but de mobilisation politique. Les religions sont un moyen efficace de mobilisation conflictuelle en politique, car elles comportent une haute charge valorielle et soulèvent des problèmes non négociables. Les marchands du temple envahissent aujourd'hui tous les temples. Cela a surtout commencé avec le judaïsme sioniste qui a transformé Dieu en propriétaire terrien et spéculateur foncier. La contagion atteint des musulmans sionisés en violation de tout un patrimoine arabe et islamique de gestion du pluralisme religieux et culturel. Dans des pays occidentaux, une laïcité à courte vue déchristianise la société, crée une vacuité que des organisations fanatiques, avec simplisme idéologique, cherchent à combler.
5. Les transformations médiatiques : Pour ceux qui ont travaillé dans le journalisme quotidien professionnel, avec la plus haute exigence d'investigation et d'éthique, il s'agit le plus souvent dans des réseaux sociaux de rumeurs, de commérages, de cancans comme durant les périodes qui ont précédé l'invention par Gutenberg de l'imprimerie.
Le rapport au savoir devient aujourd'hui aussi important que la transmission du savoir. L'humanité a, en gros, passé par trois étapes en ce qui concerne la perception du savoir. Pour des siècles, on a considéré que le savoir est utile. Depuis les premières inventions atomiques, on considère que le savoir peut être utile, comme il peut être nuisible. Depuis les découvertes génétiques, il y a la méfiance à l'égard du savoir. Jacques Testart, qui a permis la naissance du premier bébé éprouvette (1982), écrit dans L'œuf transparent : « J'arrête mes recherches... ! La fabrication d'un enfant sur mesure m'inquiète. » D'où la propension à l'éthique qui devient une préoccupation gouvernementale. Le rapport au savoir devient donc prioritaire. Déjà Rabelais disait : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » Les barbares d'aujourd'hui sont savants ! Ils appliquent les plus profondes sciences humaines – devenues malheureusement des sciences dites sociales – et aussi les plus hautes technologies.
Le progrès est technologique, mais la pensée n'a pas d'âge. Le progressisme se limite à la technologie. Il n'y a ni progressisme ni traditionalisme dans la pensée où il s'agit de concilier, d'adapter, de continuer en vue d'un humanisme renouvelé. Térence (190-159 av. J.-C.) disait : « Je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger » (Homo sum : humani nil a me alienum puto).
Nous avons besoin, dans la perspective des valeurs fondatrices de l'Unesco, de repenser l'école, l'université, le mouvement associatif, la citoyenneté et l'État, dans la perspective d'une technologie moderne certes, mais d'un humanisme universel. Avec l'individualisme sauvage, on débouche sur un monde ingouvernable et des États impuissants ou des États gérés par des tyrans. La citoyenneté, constructrice d'État, réhabilite la politique souvent réduite par des médias télévisés à la polémique et au spectacle.
Les barbares d'aujourd'hui sont savants. Que doivent faire les écoles et les universités ? À l'ère où les enseignants continuent à transmettre le savoir, on a besoin d'un retour en force du maître pour guider, orienter, aider à gérer un savoir sans repères, ni boussole.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel,
professeur à l'USJ

*Le texte est la transcription partielle d'une communication orale enregistrée au cours de la « Conférence des clubs de l'Unesco des deux rives de la Méditerranée », organisée par la Commission nationale libanaise de l'Unesco.

Les valeurs de l'Unesco et ses réalisations et les acquis de la civilisation sont menacés par l'extension d'un individualisme sauvage, des identités cloisonnées et des radicalismes. Ces risques ne sont pas seulement le produit de données objectives, mais aussi le produit d'universités, d'intellectuels ou d'intellos, de chercheurs et de médias qui, au lieu d'être des agents de changement, des boussoles et des repères, et de produire une réflexion renouvelée, humaniste et opérationnelle brodent autour de slogans en vogue sur le marché. Réfléchir n'est pas reproduire, mais être collé au réel, se confronter au réel. Il s'agit de cibler le travail.Toute une génération est perturbée par de nouvelles inventions technologiques, appelées communication, sans qu'elles soient profondément communicationnelles. En général,...
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