Économie

Le modèle américain, un dangereux mirage pour l’Australie

11/07/2014

Les débats qui se déroulent aux USA ont souvent des conséquences ailleurs, pas toujours positives. Certains projets du gouvernement de Tony Abbott, le nouveau Premier ministre australien, en sont la parfaite illustration.
Les gouvernements conservateurs disent généralement qu'il faut diminuer les dépenses publiques car le déficit budgétaire met en danger l'avenir du pays. Mais dans le cas de l'Australie, cette assertion est particulièrement creuse – ce qui n'empêche pas le gouvernement d'Abbott d'y recourir.
Selon Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, deux économistes de Harvard, une dette publique élevée freine la croissance. Mais c'est une idée dont ils n'ont jamais vraiment fait la preuve et qui a fini par être discréditée – et l'Australie est loin de se trouver dans cette situation, car son ratio dette/PIB n'est qu'une fraction de celui des USA et l'un des plus faibles des pays de l'OCDE.
La croissance à long terme repose essentiellement sur des investissements pour l'avenir – notamment les dépenses publiques consacrées à l'éducation, à la technologie et aux infrastructures. Ce type d'investissement permet à tous les citoyens, quel que soit leur milieu d'origine, de développer pleinement leur potentiel.
La vénération d'Abbott pour le modèle américain pour justifier nombre des « réformes » qu'il propose a quelque chose de paradoxal car? pour la plupart des Américains? ce modèle ne fonctionne pas. Aux USA, le revenu médian est plus bas aujourd'hui qu'il ne l'était il y a 25 ans, et ce n'est pas dû à la stagnation de la productivité, mais à celle des salaires !
Le modèle australien obtient de bien meilleurs résultats. L'Australie est l'une des quelques économies basées sur les matières premières qui ne souffre pas de la malédiction des ressources naturelles. La prospérité y est largement partagée. Le revenu médian des ménages y a augmenté de plus de 3 % par an au cours des dernières décennies – presque le double de la moyenne des pays de l'OCDE.
Il est vrai que du fait de l'abondance de ses ressources naturelles, on pourrait s'attendre à ce que l'égalité entre citoyens y soit bien plus grande. Les ressources naturelles d'un pays devraient appartenir à toute sa population, et les revenus qui en découlent devraient contribuer à réduire les inégalités. Un taux d'imposition élevé sur l'exploitation des ressources naturelles ne présente pas les inconvénients de la fiscalité sur l'épargne ou le travail (les réserves de minerai ou de gaz naturel ne vont pas s'en aller dans un autre pays pour échapper à la fiscalité). Mais le coefficient de Gini de l'Australie (qui mesure les inégalités) est un tiers plus élevé que celui de la Norvège – un pays lui aussi riche en ressources naturelles qui gère ses revenus au profit de tous ses citoyens.
On peut se demander si Abbott comprend ce qui se passe aux USA. Réalise-t-il que depuis le début de la dérégulation et de la libéralisation à la fin des années 1970, la croissance du PIB y marque le pas et que la croissance bénéficie aux plus riches ? Sait-il qu'avant ces « réformes », les USA n'avaient pas connu de crise financière pendant un demi-siècle (il y en a maintenant régulièrement à travers la planète) ? La dérégulation aux USA a entraîné un gonflement du secteur financier qui a attiré nombre de jeunes gens talentueux qui se seraient autrement consacrés à des activités plus productives. Leurs innovations financières les ont enrichis, mais elles ont aussi conduit l'Amérique et l'économie mondiale au bord du gouffre.
Les services publics australiens sont un modèle pour le monde entier. Son système de santé est plus efficace et beaucoup moins coûteux que le système américain. En ce qui concerne les prêts étudiants, la durée et le montant de leurs remboursements dépendent des revenus futurs de l'emprunteur. S'il s'avère que son revenu est très faible (peut-être parce qu'il a choisi un travail de valeur mais qui rapporte peu, dans le secteur éducatif ou religieux par exemple), une partie de sa dette est annulée.
La différence avec les USA est frappante. Aux USA, le remboursement des prêts étudiants, qui dépassent maintenant 1 200 milliards de dollars (davantage que l'endettement lié aux cartes de crédit) devient un fardeau insupportable pour les diplômés et pour l'économie. L'échec du modèle financier américain en ce qui concerne l'éducation est l'une des raisons pour lesquelles l'Amérique est de tous les pays avancés celui qui offre le moins d'égalité des chances. L'avenir d'un jeune Américain dépend davantage du niveau de revenu et d'éducation de ses parents que dans les autres pays avancés.
Les vagues notions d'Abbott au sujet de l'université montrent clairement qu'il ne comprend pas à quoi tient la réussite des meilleures universités américaines. La réputation de Harvard, Yale ou Standford ne tient ni à la concurrence sur les prix ni à la recherche du profit. Qu'elles soient publiques ou privées, toutes ces grandes universités sont des institutions à but non lucratif financées par des dons importants provenant d'anciens élèves ou de fondations.
Il y a bien une concurrence entre elles, mais d'une autre nature. Elles se font la concurrence à qui sera la plus ouverte à la diversité, ainsi que pour obtenir des subventions de recherche. Par contre, les universités américaines à but lucratif réussissent dans deux domaines : leur capacité à exploiter les jeunes d'origine modeste en leur faisant payer des droits d'inscription exorbitants tout en leur délivrant des diplômes sans grande valeur, et leur capacité à obtenir de l'argent public sans guère de conditions à la clé, tout en maintenant des pratiques abusives.
L'Australie peut être fière de son succès, un succès dont pourrait s'inspirer le reste du monde. Il serait malheureux que l'aveuglement de ses dirigeants face à la situation américaine et une forte dose d'idéologie les conduisent à altérer le bon fonctionnement de ses universités.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.
©Project Syndicate, 2014.

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