Lorsque Sélim répondit à l'appel sur son téléphone portable, la voix qu'il entendit n'était pas celle de Nabila. Pourtant c'était bien son nom qui s'affichait sur l'écran. Sélim savait que sa femme s'amusait à changer sa voix au téléphone, histoire de vérifier si la fidélité qu'il lui vouait était toujours inébranlable, mais là, il était complètement dérouté. « Qui êtes-vous s'il vous plaît ? » demanda Sélim. « Comment, tu ne te souviens pas de moi ? répond une voix rauque et lascive, pourtant tu venais souvent me voir chez moi. Essaye de te rappeler. » Sélim s'étonna un peu de ces rappels un peu trop intimes, mais il raccrocha sans demander son reste en se disant que la technique d'inscription des noms sur les écrans des portables pouvait encore être améliorée. Puis lentement, il composa le numéro de sa femme. Malédiction ! C'est toujours la même voix qui répond. Elle l'accueille avec un « Bonjour chéri » très engageant et lui demande en minaudant si le fait de la rappeler si vite ne voulait pas dire qu'elle lui manquait déjà. Sélim coupa net. Dans un éclair, il réalisa qu'il devait s'agir d'une affaire de traite de blanches et que sa femme était tombée dans les mailles d'un réseau international de pourvoyeurs de plaisir. Il la voyait livrée aux trafiquants de ce commerce immonde par cette pouffiasse qui ne trouvait rien de mieux à faire maintenant que de le torturer. Il imagina sa Nabila ligotée et bâillonnée, embarquée sur un jet privé pour être offerte à des clients lubriques habitant les pays des mers chaudes. Rien qu'à l'idée, il en eut des sueurs froides.
Que faire ? Il commença par appeler le concessionnaire du téléphone portable de sa femme et demanda de couper sa ligne immédiatement. « Pourvu, Inchallah, que ça leur brouille leurs plans et que Nabila réussisse à s'échapper. » Tremblant des mains, il alluma une cigarette persuadé que ça le calmera.
À Tayyouné, en route vers ses clientes, Nabila, une femme active qui s'occupait du look des bourgeoises sur le retour qui rechignaient à se rendre elles-mêmes chez leurs esthéticiennes, arrêta sa Land Rover devant un marchand de fruits. Elle discutait encore du prix du kilo de pastèque lorsqu'un passant lui annonça que deux jeunes lascars lui avaient volé son sac laissé dans la voiture avant de s'enfuir sur leur scooter. Nabila était contrariée, mais pas trop, parce qu'elle avait gardé son porte-monnaie et les clés de la voiture, ne laissant aux voleurs que ses lunettes, un agenda et son portable. Elle décida quand même de porter plainte, mais y renonça assez vite, tombant chaque fois sur le mauvais poste de police dans ce secteur de la ville aux limites administratives si tortueuses. Après quelques hésitations, elle entra dans un magasin d'accessoires de voitures en se disant que des gens du quartier sauront lui donner quelques bons conseils pour retrouver son sac. Abdallah, un jeune homme qui se trouvait là, suggéra de téléphoner au portable de Nabila. Il prouva ainsi qu'il était capable de réfléchir malgré son allure plutôt fruste. Miracle ! Un adolescent répond. Sa voix était mêlée à d'autres voix où l'on pouvait distinguer celle, rauque, d'une femme qui paraissait donner des ordres à tout le monde. Abdallah, très calme, leur tint ce discours : « Mes frères, vous avez pu constater qu'il n'y a pas d'argent dans le sac, la dame ici présente pleure beaucoup parce qu'elle n'arrive pas à lire sans ses lunettes et qu'elle n'a plus son carnet d'adresses qui est son outil de travail, elle ne pourra donc plus gagner sa vie et nourrir ses enfants. Vous pouvez garder le cellulaire si vous voulez. Que comptez-vous faire ? » Réponse : « On vous rappellera. »
Nabila, Abdallah et ses compagnons s'installent pour le café. Le temps passe. Abdallah rappelle : « Où êtes-vous, chéris de mon cœur ? » Réponse : « On va jeter le sac dans un Sukleen à Nahr el-Mott. »
« Mais pourquoi si loin ? »
« OK, ça sera ailleurs, on vous rappellera. »
Pour passer le temps, la petite assemblée réunie dans le magasin discute de la chaleur inhabituelle qu'il fait pour la saison, de la situation économique catastrophique qui règne dans le pays et de l'impasse au niveau de l'élection d'un nouveau président de la République. Elle conclut que si les petits voleurs deviennent des gentlemen, tout espoir n'est pas perdu maintenant que l'exemple est donné. En remontant les couches de la société, on arrivera bien jusqu'aux pontes qui nous gouvernent. Ils pourront devenir honnêtes à leur tour, le pays sera crédible à nouveau, les touristes et les investisseurs reviendront en masse.
Mais Abdallah s'impatiente : « Où êtes-vous donc les enfants ? » Réponse : « Tout est mis dans un sac en plastique noir et jeté dans une benne de Sukleen, à la cité sportive Camille Chamoun. » Nabila et Abdallah foncent vers le lieu indiqué. Ils arrivent au moment même où le camion de la société de nettoyage procède au levage de la benne avant de la basculer dans la cuve du camion où son contenu sera comprimé. « Stop ! » crie Abdallah. Le chauffeur descend et, convaincu de l'urgence de la situation, se met avec Abdallah à fouiller dans les ordures à la recherche du sac, dans la benne bloquée à la hauteur d'un bar. Rien ! Le chauffeur s'excuse en disant qu'il ne peut plus perdre son temps avec des histoires sans queue ni tête et qu'il devait se remettre à son travail maintenant. Abdallah essaye une dernière fois d'appeler les truands pour obtenir des meilleures indications sur le lieu exact où aurait été jeté le sac. Il marmonne un juron aux consonnes sifflantes en constatant que la ligne était coupée. Soudain, il se souvient d'autres bennes installées pas loin de là. Il y court, puis revient quelques instants plus tard tenant triomphalement dans la main l'objet tant désiré. Nabila retrouve tout dans son sac, sauf le portable. « Pas grave, dit-elle, il était trop ancien. » En raccompagnant Abdallah, elle se confond en remerciements. « Wallaou, madame, c'est tout naturel, répond l'incorrigible altruiste. Vous vous attendiez à moins ? » Puis, mélancolique : « Vous autres les gens bien, vous vous faites une fausse idée de nous. »
Arrivée chez sa cliente, Nabila s'est souvenue qu'elle avait un mari. Elle lui téléphone pour lui dire : « J'espère que tu ne m'as pas appelée sur mon cellulaire, je t'annonce qu'on me l'a volé, je te raconterai. » Puis, constatant le mutisme de Sélim, elle lui demande s'il allait bien. « Ça va, et toi ? répond Sélim. J'espère que rien d'irréparable ne t'es arrivé. « Non, pourquoi ? » « Pour rien, je te raconterai. »
Selim, rassuré, s'affale sur le divan. Les yeux grands ouverts, il souffle la fumée de sa cigarette vers le plafond et se demande : « Cette femme à la voix rauque et douce à la fois, elle me connaît d'où au juste ? Elle me rappellera bien un jour, elle a mon numéro de téléphone. »
Nos lecteurs ont la parole - Grégoire Sérof
Cellulaire story
OLJ / le 09 juillet 2014 à 00h00


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