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Moyen Orient et Monde

La guerre au sein même du Pakistan

Le mois dernier, l’armée pakistanaise a lancé une intervention militaire au Waziristan du Nord afin d’éliminer des bases terroristes et de mettre un terme à l’anarchie dans la région. Handout/AFP

Le mois dernier, après plusieurs années d'indécision, l'armée pakistanaise a procédé au lancement d'une intervention militaire de grande envergure dans l'agence tribale du Waziristan du Nord, afin d'éliminer un certain nombre de bases terroristes et de mettre un terme à l'anarchie dans la région. L'armée entend notamment se débarrasser de ces combattants étrangers qui utilisent le territoire comme point de départ de diverses guerres saintes autour du monde musulman. Néanmoins, en provoquant une nouvelle crise des réfugiés, cette opération risque d'étendre la menace terroriste à d'autres parties du Pakistan, parmi lesquelles sa première grande ville et plus importante place commerciale, Karachi.
Opérant à partir de sanctuaires établis dans cette région tribale, divers groupes terroristes, en collaboration avec des organisations basées ailleurs dans le pays, ont d'ores et déjà procédé à des attaques sur quatre États voisins du Pakistan – Afghanistan, Chine, Inde et Iran. Parmi les combattants étrangers de la région, les Ouzbeks – qui appartiennent au Mouvement islamique d'Ouzbékistan – se sont récemment démarqués comme la menace la plus visible, endossant la responsabilité des attentats des 8 et 9 juin au Jinnah International Airport de Karachi, à l'issue duquel 30 personnes ont perdu la vie, parmi lesquelles les dix terroristes impliqués.
Lors du lancement des opérations dans le Waziristan du Nord, le général Raheel Sharif, nouveau chef d'état-major des armées du Pakistan, a déclaré que ses soldats ne procéderaient à aucune distinction entre les prétendus « bons » et « mauvais » talibans. Ces pseudo-bons talibans, parmi lesquels les
haqqanis – qui tirent leur nom du réseau de Djalâlouddine Haqqani, autrefois chef de la résistance islamique face aux forces soviétiques en Afghanistan – ont initialement été entraînés et armés par l'Inter-Services Intelligence (ISI), principale agence de sécurité du Pakistan.
À la suite de l'invasion de l'Afghanistan par les États-Unis en 2001, les haqqanis ont établi un sanctuaire dans l'agence tribale du Waziristan du Nord. L'ISI a permis que cela se produise, dans l'espoir de voir par la suite le groupe pachtoun agir en tant qu'intermédiaire du Pakistan en Afghanistan, après le départ des forces combattantes américaines fin 2014. Or, il semblerait que les haqqanis n'aient pas tenu leur promesse, en permettant à leurs invités ouzbeks du Nord-Waziristan de lancer un attentat sur l'aéroport de Karachi.
La maîtrise et la gestion de ce conflit ne seront pas chose facile. Les Pachtouns, principal groupe ethnique évoluant des deux côtés de la frontière entre Afghanistan et Pakistan, sont engagés au sein des deux pays dans une lutte acharnée pour l'affirmation de ce qu'ils considèrent comme leurs droits politiques et économiques légitimes. Située quelques centaines de kilomètres au sud, la ville de Karachi ne saurait échapper aux retombées de l'intervention du Nord-Waziristan.
L'armée, qui prévoyait de neutraliser les principaux repaires terroristes au moyen de frappes aériennes pour ensuite y envoyer des troupes de terrain, a ordonné aux populations résidentes de quitter la région à l'avance. Quelque 350 000 personnes sont d'ores et déjà parties, engendrant une crise humanitaire d'une ampleur similaire à celle de 2009, lorsque l'armée neutralisa l'emprise des talibans sur la vallée de Swat.
Le déplacement d'une population aussi nombreuse est voué à impacter profondément le Pakistan. Selon un rapport du haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, publié à peine cinq jours après l'assaut, on dénombrait à la fin 2013 pas moins de 51,2 millions de personnes contraintes au déplacement à travers le monde, à savoir six millions de plus que l'année précédente, soit le nombre le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le Pakistan accueille plus de réfugiés que n'importe quel autre État, recensant 1,5 million d'exilés, en plus des quelque 3,5 millions de personnes déplacées sur le plan intérieur.
Comme ce fut le cas dans diverses situations antérieures, il est peu probable que les populations déplacées du Nord-Waziristan sur le plan interne demeurent dans les camps mis en place en leur faveur dans les districts voisins. Beaucoup devraient s'orienter vers les grandes villes du Pakistan, en premier lieu desquelles Karachi. Parmi les 20 millions d'habitants constituant la population de la ville, on compte d'ores et déjà environ six millions de Pachtouns, soit plus qu'à Kaboul et Peshawar combinées.
Karachi est en effet parfois surnommée la « ville de l'instantané », ayant vu sa population multipliée par 50 à l'issue de plusieurs vagues de migration depuis l'obtention de l'indépendance par le Pakistan en 1947. La première vague, qui concerne environ deux millions de personnes, est arrivée à Karachi lorsque huit millions de musulmans ont fui l'Inde pour le Pakistan. La deuxième a impliqué les Pachtouns, dont les ouvriers en bâtiment ont contribué à la construction de la nouvelle capitale commerciale. La troisième vague de migration a concerné les réfugiés de la guerre d'Afghanistan contre l'occupation soviétique. La quatrième a débuté au début des années 2000, à la suite de l'invasion de l'Afghanistan par les États-Unis, qui donna également naissance à la résistance pachtoune des deux côtés de la frontière, contribuant d'un autre côté à l'extrémisme islamique dans les régions tribales.
Ainsi, les réfugiés issus du Nord-Waziristan peuvent-ils être considérés comme s'inscrivant dans le cadre de cette quatrième vague. Même si l'armée parvient à se débarrasser des terroristes, une partie des populations déplacées à l'intérieur, marquée de cicatrices de guerre, finira quoi qu'il arrive à Karachi. Or, il est peu probable que ceux qui la constituent soient disposés à déposer leurs armes si les autorités municipales échouent à élaborer des institutions politiques inclusives, susceptibles de conférer aux groupes ethniques minoritaires un poids politique équitable. Dans une telle hypothèse, la conséquence à long terme de la campagne militaire du Nord-Waziristan pourrait bien consister en davantage de violence, là où elle pourrait causer le plus de dégâts.

Traduit de l'anglais par Martin Morel.
© Project Syndicate, 2014.

Le mois dernier, après plusieurs années d'indécision, l'armée pakistanaise a procédé au lancement d'une intervention militaire de grande envergure dans l'agence tribale du Waziristan du Nord, afin d'éliminer un certain nombre de bases terroristes et de mettre un terme à l'anarchie dans la région. L'armée entend notamment se débarrasser de ces combattants étrangers qui utilisent le territoire comme point de départ de diverses guerres saintes autour du monde musulman. Néanmoins, en provoquant une nouvelle crise des réfugiés, cette opération risque d'étendre la menace terroriste à d'autres parties du Pakistan, parmi lesquelles sa première grande ville et plus importante place commerciale, Karachi.Opérant à partir de sanctuaires établis dans cette région tribale, divers groupes terroristes, en collaboration avec des...
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