À Kramatorsk, des tirs de mortier ont fait cinq morts et des dommages matériels considérables. Shamil Zhumatov/Reuters
Kiev a repris hier son opération militaire contre les rebelles dans l'Est, s'attirant une réaction acerbe du président Vladimir Poutine qui voit dans l'affaire ukrainienne une volonté occidentale d'avancer vers la Russie.
Le chef de l'État ukrainien Petro Porochenko a ainsi affirmé hier que les forces gouvernementales avaient reconquis un poste-frontière, celui de Dovjanskiï, occupé par les insurgés prorusses dans la région de Lougansk. Selon un communiqué de la présidence, il s'agit de la « première victoire » dans « l'opération antiterroriste » dont M. Porochenko a annoncé la reprise dans la nuit de lundi à mardi, refusant de prolonger le cessez-le-feu en dépit d'intenses pressions russes et européennes. Les forces ukrainiennes vont « passer à l'attaque », a-t-il proclamé.
La non-reconduction du cessez-le-feu, annoncée solennellement par le président Porochenko dans un discours télévisé à la nation, a signé l'échec des efforts de Moscou et des Européens représentés par Berlin et Paris, qui avaient cherché lundi, à l'occasion de pourparlers téléphoniques au sommet, à le faire prolonger. M. Porochenko a ensuite appelé au téléphone la chancelière allemande Angela Merkel, le président français François Hollande et le secrétaire d'État américain John Kerry pour les informer de sa décision. Son ministre des Affaires étrangères Pavlo Klimkine a passé une partie de la nuit à appeler les uns après les autres ses homologues européens pour leur expliquer la situation.
Dans son intervention télévisée, Petro Porochenko a également rejeté la responsabilité de la situation sur les rebelles, auxquels il a reproché d'avoir refusé son plan de paix. Il n'a pas mentionné la Russie, considérée par Kiev et l'Occident comme étant en grande partie responsable de l'agitation séparatiste, ainsi que de celle qui lui avait permis de s'emparer de la péninsule ukrainienne de Crimée en mars. L'Ukraine n'abandonne pas pour autant le plan de paix et pourrait revenir à un cessez-le-feu si les autres parties acceptaient d'en mettre en œuvre les points essentiels, a précisé M. Porochenko.
« L'Otan serait aujourd'hui installée à Sebastopol »
Le contrôle de la frontière est l'un des objectifs de Kiev qui veut empêcher l'entrée dans les zones rebelles d'hommes et de matériels en provenance de Russie. Une « offensive massive d'artillerie et d'aviation » a donc été déclenchée dans l'est de l'Ukraine, une région habitée par quelque sept millions de russophones, avait auparavant annoncé le porte-parole du ministère ukrainien de la Défense Oleksiï Dmytrachkivskiï.
Pour M. Poutine, c'est à Petro Porochenko qu'incombe « complètement » la responsabilité de la situation actuelle « qui se dégrade rapidement », « pas seulement d'un point de vue militaire, mais également politique ». Il a également clairement pris le parti de l'Europe. « De plus en plus de responsables politiques et économiques européens comprennent qu'on veut tout simplement utiliser l'Europe dans l'intérêt d'une partie tierce, qu'elle devient l'otage d'approches idéologiques et à courte vue », a-t-il déclaré. « La politique indépendante de la Russie ne plaît vraiment pas à ceux qui continuent de prétendre à un rôle exceptionnel », a-t-il jugé, dans une allusion aux États-Unis. Le président russe a en outre dit dorénavant compter avoir des relations « sur un pied d'égalité » entre son pays et les Occidentaux, après avoir défendu les intérêts géopolitiques de Moscou dans la crise ukrainienne. Si la Russie ne l'avait pas fait, « l'Otan serait installée aujourd'hui à Sébastopol », port de Crimée où est basée historiquement la flotte russe, a-t-il répété. Dans le même esprit, le ministère russe des Affaires étrangères a déclaré que les Occidentaux devaient « cesser d'utiliser l'Ukraine comme monnaie d'échange dans les jeux géopolitiques » et que les autorités ukrainiennes « auront à répondre » des « crimes » commis contre les populations civiles de l'est du pays.
En attendant, les chefs de la diplomatie allemande, française, russe et ukrainienne se réuniront aujourd'hui à Berlin pour des discussions sur la crise en ukraine, a-t-on appris hier de source diplomatique française. Frank-Walter Steinmeier, Laurent Fabius, Serguei Lavrov et Pavlo Klimkine se retrouveront dans l'après-midi pour des pourparlers sur la crise, et tiendront une conférence de presse à 17h00 GMT, selon une source diplomatique.
Tirs de mortier
Selon des témoignages cités par des sites Internet locaux de Donetsk et repris par le journal ukrainien en ligne Pravda.com.ua, des combats se déroulaient hier à 30 km au sud-ouest de Donetsk, aux environs du village de Mariinka. Un de ces témoins a raconté que des chars de l'armée ukrainienne participaient aux affrontements.
Ailleurs sur le terrain toutefois, la situation apparaissait relativement inchangée par rapport aux derniers jours de cessez-le-feu, marqués par de nombreux accrochages dont les deux parties s'étaient rejeté la responsabilité. L'un des plus graves incidents signalés depuis l'expiration du cessez-le-feu s'est produit hier à Kramatorsk, dans la région de Donetsk, où des tirs d'origine inconnue ont fait quatre morts et cinq blessés à bord d'un petit autobus, selon l'administration régionale, fidèle à Kiev, citée par l'agence de presse Interfax-Ukraine. Dans une rue arborée de Kramatorsk, à quelque 80 km au nord de Donetsk, des journalistes de l'AFP ont vu des habitants scruter des cratères creusés par des tirs de mortier qui, ont-ils dit, avaient fait cinq morts. « Les gens allaient tout simplement au marché quand les tirs ont commencé », a expliqué Valentina Balabaï, pendant que son mari clouait des planches sur les fenêtres brisées de leur maison. « Il y avait deux cadavres ici, deux autres là et un cinquième de l'autre côté du chemin. »
À Donetsk, une correspondante de l'AFP a constaté des échanges de tirs fournis autour du siège régional de la police. Des habitants disent que la fusillade a été déclenchée par des groupes de rebelles bien armés qui cherchaient, peut-être, à libérer des camarades détenus par la police. Selon le ministère ukrainien de l'Intérieur, sept policiers ont été blessés. Par ailleurs, deux journalistes russes ont été blessés hier dans la région de Lougansk, un incident qualifié d'« inacceptable » par Vladimir Poutine, accusant les forces gouvernementales ukrainiennes de chercher à éliminer les représentants de la presse.
Dans ce contexte, l'Union européenne (UE) a décidé hier de préparer de nouvelles sanctions contre la Russie au vu de l'absence de désescalade dans la crise ukrainienne, ont indiqué des sources européennes. Mais jugeant que la situation sur le terrain « manquait de clarté » après la décision de Kiev de ne pas prolonger le cessez-le-feu contre les séparatistes, ils ont préféré temporiser avant une nouvelle réunion extraordinaire prévue lundi prochain, selon ces sources.
(Sources : agences)

