À chaque année, à pareille période, les grands dictionnaires français lancent leur tout dernier cru. D'abord, quelle est cette idée de vendre un dictionnaire « 2015 » plus de six mois avant l'arrivée de ladite année ? Cela fait penser aux vendeurs d'autos, champions de la mercatique (un mot que j'aime bien). Un dictionnaire ne devrait-il pas sortir à la fin de l'année calendaire pour en porter l'année, en considérant que c'est durant cette année-là que les nouveaux mots sont avalisés ? De malheureuses omissions seraient forcément moins fréquentes, comme celle relevée dans Le Petit Larousse illustré 2005, page 754, qui n'indique même pas, dans son tableau des Jeux olympiques d'été, ceux d'Athènes, qui se sont pourtant déroulés en août 2004.
Mais, surtout, quelle est cette idée de lancer à chaque année un nouveau dictionnaire sur le marché ? Si les gens étaient tous correcteurs, interprètes, linguistes, terminologues, traducteurs, je comprendrais, mais ce n'est pas le cas. Outre-Atlantique, on devrait laisser les mots nouveaux mûrir un peu et subir l'épreuve du temps.
Je dis aux intéressés : Ne tombez pas annuellement dans le panneau du dico nouveau. Dépensez plutôt votre pécule sur deux autres bouquins d'un auteur peu connu, qui gagnerait à l'être. Un nouveau dictionnaire aux cinq ou dix ans est amplement suffisant. Marguerite Yourcenar, immortelle de l'Académie française, a écrit ses chefs-d'œuvre avec un dictionnaire datant de... 1927 et n'en a pas changé jusqu'à sa mort. Prenons-en de la graine.
Pour nous appâter, les grands dictionnaires misent sur les mots nouveaux, en particulier ceux d'origine anglophone (vu que c'est in), tels, cette année, « hashtag », « selfie », « tag » et « troll ».
Comme ces dictionnaires conservent d'une année à l'autre leur format « petit » habituel, c'est dire que pour faire de la place aux petits nouveaux on sacrifie des mots « tombés en désuétude » qui, l'année d'avant, nous causaient encore et qui ne le feront plus désormais que l'espace d'un scrabble ou des mots-croisés. S'il est instructif d'obtenir la liste des nouveau-nés, obtenir celle des trépassés le serait tout autant ; on pourrait ainsi évaluer les dégâts. Incidemment, quels mots ont été sacrifiés pour faire la place à ceux, merdiques, donnés plus haut ? « Casaquin » ? « Fonio » ? « Pottok » ? « Uranie » ? Sûrement pas « stand-by », « stand-up », « starting-block », « starting-gate ».
Pour ne rien arranger, depuis des décennies déjà, nombre de locuteurs européens de langue française en pincent pour l'anglais (il faut réécouter la chanson du clairvoyant Léo Ferré – La langue française –, sortie en 1960, pour s'en convaincre). Toutes les occasions sont bonnes pour émailler leurs propos d'expressions ou de mots anglais qui font le tour de la ville, bientôt repris et relancés par les médias traditionnels et sociaux, jusqu'à ce que les grands dictionnaires les décrètent « consacrés par l'usage ». Je serais tenté de leur dire : Cessez d'être subjugués par ce chant de sirène ! Il faut plutôt résister au bulldozer culturel anglophone et, partant, à la mondialisation. Cette déplorable « mode » du tout-à-l'anglais, qui contamine toutes les sphères de la société (y compris les éditeurs de dictionnaires), ne fait qu'appauvrir la langue française.
À l'inverse, c'est enrichir la langue française que de nommer les nouvelles réalités et choses dans des mots qui lui font écho (et c'est aussi faire preuve d'inventivité). « Courriel » et « égoportrait » sont apparentés à des mots qui nous sont familiers, alors que « e-mail » et « selfie » sont orphelins (sans compter que leur prononciation à l'anglaise les marginalise encore plus).
Plus on attend avant de suggérer un équivalent qui sonne français, plus on risque l'adoption définitive de l'original indésirable. Et si en sus ce dernier est sanctionné par un dictionnaire, la côte n'en est que plus dure à remonter. Cependant, si un équivalent n'est pas adopté rapidement par ceux censés l'utiliser, il faut avoir le courage de s'en débarrasser. Ainsi, « gaminet », un mot ridicule mort-né que personne n'ose dire de peur de faire rire de lui (« tee-shirt » semble avoir remporté la mise).
Pour protéger l'islandais, une très vieille langue, les nouveaux mots créés dans le monde (surtout ceux d'origine anglo-saxonne qui s'imposent partout) sont systématiquement traduits en islandais. Une espèce d'office de la langue islandaise supervise le tout. Par exemple, le mot « téléphone », qui a pourtant été largement adapté dans le monde, n'a pas trouvé grâce aux yeux des Islandais et a été traduit par « síminn », un vieux mot sorti des oubliettes pour l'occasion. Les Vikings de la langue sont peu nombreux, 325 000, mais ils nous montrent la voie à suivre.
Cette idée n'est pas nouvelle, mais je la réitère : il faudrait créer une entité qui veillerait à la protection du français dans le monde, à son enrichissement et, pourquoi pas, à son rajeunissement (si on pouvait réussir à faire disparaître ses irritants, le français serait peut-être moins difficile à maîtriser). Une espèce d'académie française internationale, active, alerte et moderne, constituée des meilleurs professionnels qui soient, qui interpellerait tous les locuteurs de langue française de par le monde et qui gagnerait leur respect et leur confiance. Une académie qui pourrait même éditer son propre dictionnaire ou influencer les dictionnaires existants.
Sylvio LE BLANC
Montréal (Québec – Canada)


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