La diversité humaine est le problème central de toute pédagogie. Elle constitue un défi insurmontable à tout projet éducatif. Dans la mesure où toute éducation s'adresse à l'homme, alors que le dressage s'adresse aux bêtes, son dilemme principal est la vision que la culture, dont elle est issue, a de l'homme. Tout projet éducatif contient la réponse à la question suivante : l'homme est-il le sujet ou l'objet de l'histoire ? L'humanité est-elle une assemblée de personnes uniques ou une multitude d'individus ? Il n'y a pas de questionnement plus tragique que celui-là. Il illustre la tension permanente qu'entretient la liberté, ainsi que la subjectivité irréductible de l'homme, dans la conscience de tout éducateur. Par nature, l'éducation est très fragile face aux idéologies et au confort intellectuel qu'elles induisent par l'illusion de leurs certitudes. L'idéologie n'a pas de spécificité propre. Elle peut pervertir n'importe quel secteur de l'activité humaine. Si, par malheur, elle s'infiltre au sein de la pédagogie, elle est capable de détruire l'homme comme « sujet autonome ».
La tradition humaniste, aujourd'hui fortement critiquée, part du principe déjà énoncé par Platon : « Il ne suffit pas de faire de la géométrie, il faut être géomètre. » Un humaniste dirait : Le savoir n'existe pas, il y a des hommes qui savent ; des hommes passés, présents et à venir. Étendu au domaine médical, cet énoncé se formule ainsi : Il n'y a pas de médecine, il y a des médecins. L'humanisme moderne, celui des Lumières, a donné un sens au vocable médecin en faisant de ce dernier « un homme de science qui sait comment soigner ». L'autre idéal humaniste est celui de Montaigne qui disait : « Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. »
L'approche pédagogique post-moderne, essentiellement comportementaliste, a fait de cet adage son leitmotiv, afin de justifier des méthodes qui prétendent atteindre le processus mental sans passer par les contenus. En d'autres termes, l'intelligence serait éducable. C'est ce que résume le slogan « Apprendre à apprendre ». Or la capacité d'acquérir un savoir est inhérente à la nature humaine et se trouve inscrite dans la chair de l'Homo sapiens. Cette capacité humaine à apprendre n'a pas elle-même besoin d'être apprise. Dès lors, on voit mal ce que peut signifier « apprendre à apprendre », sinon un pléonasme vide de sens.
L'éducation humaniste ne consiste pas à transmettre des informations mais la maîtrise de ces « objets de la connaissance » qui sont autant d'opérations mentales se rapportant à la réalité du monde qui nous entoure. L'enseignement n'est pas centré, ni sur l'élève ni sur le maître, ce sont là des catégories éphémères. L'enseignement est centré sur la personne humaine qui est une fin en soi. Toutes les disciplines académiques (droit, médecine, etc.) ne sont que des moyens.
Aujourd'hui l'information est disponible sur de multiples supports ; nul « apprenant » n'a besoin d'un intermédiaire-enseignant pour se l'approprier. Mais pour transmettre un objet de la connaissance, pour aider l'apprenant à sculpter son regard et entraîner son raisonnement, l'apport du maître demeure fondamental à condition que ce dernier ne se prenne pas pour un robot transmetteur de flux d'informations.
Le bon maître est celui qui met tout en œuvre afin que l'élève le dépasse un jour. Il est celui qui réussit à rendre l'objet de la connaissance séduisant. Il y a là une érotisation de la transmission qui doit plaire et émerveiller l'étudiant car, étymologiquement, la pédagogie est l'accompagnement des enfants. Aux yeux de l'humaniste, fidèle à une vénérable tradition, « éduquer consiste à caresser une âme ».
Benjamin Franklin illustre merveilleusement cette problématique : « Dis-moi et j'oublie, enseigne-moi et je me souviens, explique-moi et j'apprends. » Le bon maître est celui qui sait expliquer intelligemment plutôt que d'enseigner machinalement ou de sottement dire. Il y a d'excellents maîtres, ainsi que de sinistres robots-perroquets sans talent. Aux yeux de B. Franklin, le « j'apprends » est la conséquence directe de « explique-moi ». On voit mal, dans ces conditions, comment un auto-apprenant pourrait être en même temps un auto-expliquant. Ce « j'apprends » fait référence à la maîtrise des objets de la connaissance qui sont les lieux du sens. C'est un processus relationnel dynamique où le talent de l'éducateur consiste à ouvrir l'esprit de l'élève à l'univers du sens et non à remplir sa mémoire d'informations indigestes.
Les pédagogies cognitivistes modernes, fondées sur la théorie de l'information et de l'apprentissage, ne s'occupent pas du sens. Elles voient le maître comme un dangereux père castrateur. Dans son discours annuel du 6/12/2002, Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française, dénonce l'idéologie d'une telle vision. Elle parle du « corps enseignant de très haut niveau, dévoué mais désespéré car il est victime des ... théoriciens de l'éducation, qui ont pu mettre en œuvre des principes destructeurs ».
Dorénavant, il faudra beaucoup de témérité pour « oser enseigner », comme le disait Ferdinand Gonseth.
Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora
La passion humaniste du pédagogue
OLJ / Par Antoine COURBAN, le 27 juin 2014 à 00h00


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