Son père Hussein a probablement dû la lui chuchoter à l'oreille avant de mourir. Devenu jeune roi, il l'a gardée enfouie pendant neuf ans. Elle a été crachée, vomie au monde le 8 décembre 2004. C'était dans le Washington Post. Abdallah II de Jordanie a alors surpris tout le monde : les Arabes, les musulmans, les Occidentaux, tout le monde. Surpris et inquiété. Grandement. Même si le hachémite a juste dit tout haut ce que beaucoup de dirigeants arabes pensaient tout bas, ou formulaient très timidement, sa mise en garde contre ce croissant chiite qui relierait le Liban à l'Iran en passant par la Syrie alaouite et l'Irak post-Saddam était en réalité une prophétie. Fondamentale. Visionnaire.
Au départ, il y a le taylorisme ultrazélé des ayatollahs de Téhéran et de leur bras armé, l'extrêmement nuisible Hezbollah. Il y a cette volonté acharnée des chiites, légitime ou pas : la question n'est pas là, de prendre plus de 1 430 ans plus tard une revanche contre le sunnisme que l'Iran voudrait bien définitive. Et pour cela, les frontières doivent être redessinées, le but ultime étant d'abolir l'irako-syrienne, la syro-libanaise, puis, idéalement, la libano-israélienne. C'est-à-dire de placer Tel-Aviv, via la ligne bleue, à un jet de pierres (et accessoirement de missiles Zelzal et autres Fajr) de Téhéran. Et peu importe si les stratèges perses, furieusement obsédés par leur objectif, se sont persuadés que l'architecture peut endiguer la démographie. Et peu importe si Nouri al-Maliki en Irak, une marionnette iranienne, et surtout Bachar el-Assad en Syrie, une marionnette entre les mains de son propre gang, n'ont pas compris à quel point ils jouaient aux Gargamel de petit calibre, aux apprentis sorciers adolescents, arroseurs criminels nécessairement arrosables. Et peu importe enfin si l'Amerika hydrocéphale de George W. Bush a fini par devenir l'entrepreneur le plus incongru, le plus bienvenu, puis le plus calamiteux et le plus affligeant, au service du grand urbaniste iranien.
Les lois de la génétique, notamment géopolitique, sont immuables : les monstres engendrent des monstres. Immanquablement.
Ce que les architectes de ce croissant chiite n'ont pas prévu, ou dont ils ont sous-estimé les conséquences, est en train de se jouer en streaming. Le déshérité d'hier est le bourreau d'aujourd'hui. Et vice versa. Il y a aujourd'hui, littéralement, un déferlement. Des hordes d'assassins, comme au Moyen Âge, qui tracent. Daech : même à l'oreille, ce mot est désolant. Comparativement, el-Qaëda peut passer pour une association caritative.
La haine, surtout quand elle ne demande qu'un catalyseur pour exploser, engendre la haine. Terriblement. Le point de départ ? L'assassinat de Rafic Hariri en 2005. Épine dans le pied du croissant, le croissant l'a dynamité. Quelque chose, lentement, nonchalamment, s'est mis en marche. Mais Riyad, Le Caire et Ankara sont occupés, ils regardent ailleurs, chacun noyé dans ses remugles, ses cloaques. Les hordes commencent alors à s'organiser. Lentement. Sûrement. Jusqu'à ce que les crimes du régime alaouite en Syrie embrasent le tout. Le chaos productif que les Iraniens, plus Henry Kissinger et Condoleezza Rice que les originaux, voulaient créer afin de parachever leur plan diabolique a effectivement eu lieu. Mais dans le sens inverse : les fondamentalistes ont éventré, à coup de voitures piégées, la banlieue sud de Beyrouth, et reconstitué un parfait cordon ombilical entre la Syrie et l'Irak. La matrice enflait, grossissait, à vue d'œil, et recrutait tous azimuts, de Casablanca jusqu'à Djakarta en passant par Islamabad, jusqu'à Toulouse, jusqu'à Stockholm, jusqu'aux Amériques, jusqu'en Australie.
À monstre (à sang froid), monstre (à sang chaud) et demi.
Et le tout sur fond de silence et d'apathie gigantesques et retentissants de l'immense majorité du sunnisme. Et du chiisme. C'est-à-dire des modérés. À commencer par un Libanais. Saad Rafic Hariri.


Sunnisme contre chiisme, un duel effroyable qui commence et qui ne finira plus au nom de la revanche de l'Histoire .
12 h 09, le 14 juin 2014