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Nos lecteurs ont la parole - Grégoire Sérof

L’avant et l’après

Wassim et Wissam, les bons amis d'enfance (voir L'Orient-Le Jour du 28 janvier 2014), se réunissaient toujours pour parler de leur ville, mais pas aussi fréquemment que dans le passé. L'âge avancé allant de pair avec une diminution de l'enthousiasme, leurs discussions n'étaient plus aussi passionnées. Par contre leurs critiques de la société dans laquelle ils vivaient étaient toujours aussi caustiques.

Wass. : Tu te souviens du jour où nous avons couru vers Raouché voir un peu ce qui se passe, attirés par les détonations assourdissantes qui secouaient tout Ras Beyrouth ?
Wiss. : Bien sûr que je me souviens. C'était l'armée anglaise qui avait installé une batterie de DCA pour s'entraîner à abattre un manchon en toile blanche qui lui servait de cible, tiré par un avion volant loin au-dessus de la mer. Pour l'exercice, ils avaient rassemblé une demi-douzaine de canons qu'ils avaient dispersés sur la terre ferme située à l'est de la Grotte aux Pigeons.

Wass. : Quels sauvages ces Anglais ! Ils ne s'étaient pas gênés pour aplanir avec leurs engins les sillons de terre labourée et broyer par la même occasion les fèves et les tomates plantées dans ce champ.
Wiss. : Pas si sauvages que ça, Wassim. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, une association de citoyens british, aimant la nature à l'excès comme il se doit, avait organisé une collecte de fonds pour racheter toutes les terres situées en bord de mer appartenant à des particuliers, et ce sur l'ensemble du littoral de la Grande-Bretagne. C'était un moyen de s'assurer que les falaises de la Blanche Albion demeureraient protégées ad vitam aeternam contre toute dégradation.

Wass. : Chez nous, à la même époque, on proclamait l'indépendance. Ce qui voulait dire licence donnée aux plus malins pour racheter toutes les terres agricoles et les plages de sable fin autour de Beyrouth pour les rendre constructibles. Et par décret s'il vous plaît, les mêmes personnes légiférant au Parlement. Résultat : des tours de plus de vingt étages forment aujourd'hui le fond de scène banal à une formation rocheuse naturelle unique, la plus spectaculaire que l'on puisse imaginer, placée à l'extrémité orientale de la Méditerranée, terre où, on ne cesse de nous le répéter, les Phéniciens avaient inventé l'alphabet, noble outil de civilisation qu'ils avaient offert à l'humanité. Les choses ont bien changé depuis.
Wiss. : Tu me rappelles ce professeur à l'université qui, après avoir écouté la longue présentation du projet d'un doctorant en architecture, projet que celui-ci avait imaginé recouvrant un terrain vierge situé justement à proximité de la même Grotte aux Pigeons, lui avait calmement annoncé : « J'ai comme l'impression que l'avant, sans ton projet, était meilleur que l'après. » La phrase dite en anglais avec le flegme des détectives des films de Hitchcock était à la fois drôle et percutante.

Wass. : Au fait, pourquoi le comportement d'un Bill Gates, l'homme le plus riche du monde qui, on le sait, consacre la totalité de sa fortune à l'humanitaire, n'inspirerait pas notre Crésus national, le propriétaire du terrain qui se trouve au sud de la Grotte aux Pigeons ? Il pourrait, au lieu de grossir encore plus sa fortune avec son mégacentre touristique réservé aux riches, l'offrir à l'État libanais pour que celui-ci le maintienne en l'état, libre de toute construction et accessible à tous. Ça permettrait à ce thésauriseur de dollars, s'il lui venait à l'idée de s'occuper de politique, de se constituer un soutien populaire authentique.
Wiss. : Tu as raison cent pour cent Wassim. Ce serait amusant de le mettre au défi de le faire.

Grégoire SÉROF

Wassim et Wissam, les bons amis d'enfance (voir L'Orient-Le Jour du 28 janvier 2014), se réunissaient toujours pour parler de leur ville, mais pas aussi fréquemment que dans le passé. L'âge avancé allant de pair avec une diminution de l'enthousiasme, leurs discussions n'étaient plus aussi passionnées. Par contre leurs critiques de la société dans laquelle ils vivaient étaient toujours aussi caustiques.
Wass. : Tu te souviens du jour où nous avons couru vers Raouché voir un peu ce qui se passe, attirés par les détonations assourdissantes qui secouaient tout Ras Beyrouth ?Wiss. : Bien sûr que je me souviens. C'était l'armée anglaise qui avait installé une batterie de DCA pour s'entraîner à abattre un manchon en toile blanche qui lui servait de cible, tiré par un avion volant loin au-dessus de la mer. Pour...
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