J'entends par Levantins les personnes façonnées par la culture prévalant à l'est de la Méditerranée, celles qui ont vécu le long de cette façade maritime et qui toutefois parlent couramment une langue autre que leur langue supposée maternelle, celles qui, en fin de compte, ont plus ou moins assimilé deux cultures, qui s'y trouvent à l'aise et ne s'en cachent pas. Je ne vous apprendrai rien en disant que les habitants de Ras Beyrouth sont des Levantins d'expression anglaise, alors que ceux d'Achrafieh sont des Levantins d'expression française. Si donc les lectrices et les lecteurs de L'Orient-Le Jour savent désormais à quel bord ils appartiennent, de grâce qu'ils ne m'en veuillent pas si je me pose des questions sur leur santé mentale, et la mienne de surcroît.
La schizophrénie n'étant pas une mince affaire, ni une pandémie passagère, je procéderai donc avec des pincettes pour ne pas heurter les convictions ancrées dans les profondeurs de leur psyché.
À vouloir singer les Occidentaux, à chercher à nous singulariser, n'avons-nous pas, nous Levantins, vécu l'entre-deux-cultures et par conséquent gagné en ambivalence et perdu en authenticité ?
Notre identité, notre virginité ? Pitié, mes aïeux, chaque fois que j'entends parler franbanais, mes cheveux se hérissent sur la tête, car n'est-ce pas ruine de l'âme ?
C'est la question que s'est posée très tôt le mouallem
Boutros al-Boustani* en prenant pour exemple le « bouillon de culture » que constituait la ville de Beyrouth en 1869, cité où se côtoyaient indigènes et étrangers. Bigot qu'il était, le grand lettré s'était élevé contre la propagation de certains usages européens comme la bise, qu'en fait de salutation, ces messieurs faisaient aux dames. Cela relevait pour lui de l'indécence, indécence poussée à l'extrême, sur les pistes de danse où certains gestes étaient de nature à choquer un Arabe, aussi occidentalisé (moutafarnij) soit-il ! Car le pudique encyclopédiste, admettant que le siècle était occidental, craignait par-dessus tout « que la majorité des gens de notre pays, qui sont parmi les plus enclins à l'imitation et les plus capables de s'y engager, ne se contentent en ce qui concerne la civilisation d'imiter autant qu'ils peuvent les coutumes des Occidentaux, leurs habits et leurs qualités, croyant que cela est suffisant pour les intégrer dans les rangs des civilisés et les rendre supérieurs aux fils de leur race... omettant cependant que cela les rend étrangers aux yeux des fils de leur patrie et méprisés en tant qu'imitateurs ou usurpateurs de coutumes... »**.
Mouallem Boutros, réveillez-vous ! Si vous saviez combien votre bonne ville de Beyrouth a changé et comme votre combat d'arrière-garde était perdu d'avance ! Notre capitale est férue de mimétisme et les tenues légères, les décolletés affriolants, le piercing et les shorts échancrés dont s'affublent les damoiselles feraient sursauter d'effroi le ringard pudibond et sentencieux que vous êtes !
Doit-on pour autant rougir de cette acculturation ? Ne devrait-on pas plutôt adopter une attitude de résistance face à « l'occupation ennemie » qui nous souille de son immoralité ? Parce que, contrairement aux vils imitateurs, il y a ceux qui disent non à ce déferlement de mœurs dégénérées qui s'abat sur nous, à cette « épuration culturelle » que le postcolonialisme nous impose au nom de la globalisation. Depuis la Nahda, nos hommes de lettres comme nos chefs spirituels nous ont mis en garde contre le fait d'assimiler la modernité occidentale dans sa totalité ; ils préconisaient de sauver l'âme orientale en n'adoptant que les techniques de l'Europe triomphante, et de rejeter tout ce qui pouvait corrompre notre esprit si vertueux, notre moi fragile et sacré, ces dons si précieux de la providence. Comme si la modernité était divisible et comme si on pouvait y choisir les plats comme dans un menu de restaurant !
Daryush Shayegan*** a tenté d'analyser ce refus obsessionnel de l'Occident et le langage hystérique qui l'a exprimé à l'ère moderne. Ce disant, il a déploré le fait que cet Occident ne fut jamais considéré comme un paradigme nouveau en rupture avec le passé, ayant ses lois et sa propre logique de domination. D'après lui, certains n'y ont vu « qu'une conspiration de forces occultes qui, du fait de leur puissance matérielle, prenaient possession de nous (...),
dépravaient nos mœurs (...) en nous réduisant à la longue à l'esclavage politique et culturel ». Ceux-ci sont les déboussolés qui exaltent la tradition et qui s'infligent des blocages, de crainte d'être happés par les divers courants de la modernité.
Rassurez-vous donc, bonnes gens des soirées chaudes de Gemmayzé, vous qui n'avez pas souffert du « culte des frontières ». On dit que vous vous êtes drôlement européanisés, mais en réalité vous avez libanisé des influences venues d'ailleurs. Sans vous en rendre compte peut-être, vous avez brisé les chaînes de la ségrégation et du cloisonnement. Vous avez opté pour le risque et la symbiose des cultures. Les schizophrènes seraient plutôt de l'autre bord, ceux dont le regard est mutilé, les passéistes, ceux qui vivent les changements dans la rancœur, car les clés de la liberté sont dans l'ouverture à l'autre, dans la réduction des contraintes et dans le fait de remettre le sacré en cause. Toujours et sans cesse.
Youssef MOUAWAD
*Khitab fil hay'aa
al-ijtimayia... (1869)
** Traduction Karam Rizk (O.L.M.)
***Daryush Shayegan, « Le regard mutilé », Albin Michel, 1989.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
nous sommes dans les débuts, on a un très long chemin à suivre, déja qu'on s'ouvre à l'autre, mais l'autre n'a pas l'intention de s'ouvrir. d'une part la globalisation avec tous sa modernité et d'autre part le fanatisme avec ses adeptes de plus en plus nombreux. A gemaysie on libanise le monde et à Akkar on mondialise les meurtres d'honneur. sabns omettre aussi le libanais qui se trouve dans les deux camps en même temps!
10 h 15, le 14 juin 2014